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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207214

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207214

mardi 15 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207214
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique 4
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2022 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités allemandes aux fins d'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre au préfet de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en qualité de demandeur d'asile ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- le préfet doit justifier de l'existence et de la régularité de la réponse des autorités allemandes ;

- il n'est pas rapporté la preuve de la délivrance d'une information relative à la prise d'empreintes conforme aux prescriptions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 et de l'article 29 du règlement Eurodac N° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- la France est responsable de sa demande d'asile dès lors que la demande de prise en charge n'a pas été régulièrement transmise par la plate-forme Dublinet avant expiration du délai de trois mois à compter de la présentation au pré-accueil et dans le délai de deux mois de la réponse Eurodac ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individualisé dans les conditions prévues par l'article 5 du règlement Dublin III par une personne spécialement habilitée et la copie de cet entretien ne lui a pas été remise ;

- il n'a pas reçu d'informations orales et les brochures d'information ne lui ont pas été remises ;

- la notification de la décision de réadmission est irrégulière ;

- le préfet du Rhône a commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application des clauses des articles 16 et 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013, l'article 33 de la convention de Genève ne permettant pas un refoulement d'un demandeur d'asile vers un pays tiers qui n'examinerait pas sa demande d'asile ;

- l'intégralité de son dossier devra lui être communiquée.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 novembre 2022, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Pfauwadel, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 742-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique du 7 septembre 2022, le rapport de M. C, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant guinéen se disant né le 6 avril 1990, mais également connu des autorités allemandes et hongroises comme né le 11 janvier 1970 et le 16 mai 1996, a sollicité le 31 janvier 2022 son admission au séjour en qualité de demandeur d'asile. Par un arrêté du 24 mars 2022, le préfet du Rhône a décidé de transférer l'intéressé vers l'Allemagne, où il avait présenté des demandes d'asile les 17 juillet et 7 septembre 2016. La légalité de cette décision a été confirmée par un jugement du magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Grenoble en date du 14 avril 2022 et une ordonnance du président de la cour administrative d'appel de Lyon du 26 septembre 2022. Elle a été exécutée le 2 juin 2022. M. B a déclaré être revenu en France le 1er août 2022 et a exprimé le 18 août 2022 son intention de solliciter de nouveau l'asile sur le territoire français. Il demande l'annulation de l'arrêté du 20 octobre 2022 par lequel le préfet du Rhône a ordonné sa remise aux autorités allemandes.

2. Eu égard à l'urgence à statuer sur la requête, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991.

3. L'arrêté, qui vise l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013, mentionne notamment que la consultation du fichier Eurodac a fait apparaître que l'intéressé a demandé l'asile en Allemagne et que les autorités de ce pays ont fait connaître leur accord explicite pour sa réadmission. Il comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est ainsi suffisamment motivé.

4. A la différence de l'obligation d'information instituée par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013, l'obligation d'information préalable à la prise d'empreintes prévue par les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013, a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles des demandeurs d'asile concernés, laquelle est garantie par l'ensemble des États membres relevant du régime européen d'asile commun. Le droit d'information des demandeurs d'asile contribue, au même titre que le droit de communication, le droit de rectification et le droit d'effacement de ces données, à cette protection. Par suite, le requérant ne peut utilement alléguer qu'il n'a pas reçu les informations concernant l'application du règlement n° 603/2013 avant le relevé de ses empreintes.

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment des copies des accusés de réception DubliNet que les autorités allemandes ont effectivement été saisies d'une demande de prise en charge par le préfet, laquelle a été régulièrement présentée à l'aide du formulaire type prévu par le paragraphe 4 de l'article 23 du règlement (UE) n°604/2013, le 27 septembre 2022, dans le respect du délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit ") prévu à l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013. Cette requête aux fins de prise en charge sur le fondement de l'article 18 du règlement (UE) n° 604/2013 a également été adressée aux autorités allemandes dans le respect du délai de trois mois que prévoient les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 23 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit dès lors être écarté.

6. En vertu de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité. Il ressort des pièces du dossier que M. B a bénéficié le 18 août 2022 d'un entretien individuel au cours duquel il a pu faire valoir toute observation utile, en langue française qu'il a déclaré comprendre. Le compte-rendu de l'entretien indique qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère. En l'absence de tout élément de preuve contraire, cette mention suffit à regarder cet agent comme ayant eu la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'entretien n'aurait pas été mené dans des conditions ne respectant pas sa confidentialité. M. B s'est vu remettre au cours de l'entretien les deux brochures, en langue française, comportant l'ensemble des informations rendues obligatoires par les dispositions du règlement, dont le préfet du Rhône produit une copie signée par l'intéressé. Si les dispositions de l'article 5 du règlement prévoient que le demandeur ou, le cas échéant, son conseil juridique ou un autre conseiller ait accès en temps utile au résumé de l'entretien, elles n'imposent aucunement qu'une copie de ce résumé lui soit spontanément remise par l'administration, ni qu'une information lui soit donnée sur son droit à consultation de ce document. Ainsi le requérant a reçu toutes les informations requises lui permettant de faire valoir ses observations avant que ne soit prise la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés de la violation des articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doivent être écartés.

7. Le principe de non-refoulement énoncé à l'article 33 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 est inopérant à l'encontre d'une mesure de transfert, qui n'a, par elle-même, ni pour objet ni pour effet de contraindre le requérant à regagner son pays d'origine.

8. La violation des dispositions de l'article 16 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, relatif aux personnes à charge, ne peut être utilement invoquée par M. B, dont la situation ne relève pas de cet article.

9. Les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 prévoient une clause discrétionnaire autorisant un État qui n'est pas responsable de l'examen d'une demande d'asile en application des critères posés par ce texte, à procéder néanmoins à cet examen, sans toutefois que cette possibilité offerte aux autorités nationales constitue un droit pour les demandeurs d'asile. L'arrêté attaqué a seulement pour objet de renvoyer l'intéressé en Allemagne et non dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'Allemagne, Etat membre de l'Union européenne, est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En outre, alors même que la reprise en charge a été acceptée sur le fondement du d du 1 de l'article 18 du règlement n°604/2013 précité, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B a épuisé les voies de recours internes, ni qu'une possibilité de réexamen serait exclue et que les autorités allemandes n'évalueront pas, avant de procéder à un éventuel éloignement de l'intéressé, les risques auxquels il serait exposé en cas de retour en Guinée, dont le requérant ne fait au demeurant pas état dans la présente instance. En se bornant à alléguer qu'il a été victime d'une agression raciste en Allemagne, le requérant ne justifie d'aucune circonstance permettant de considérer que le préfet du Rhône aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

10. Il résulte de tout de ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Il en est de même, par voie de conséquence, des conclusions aux fins d'injonction ainsi que, l'Etat n'étant pas la partie perdante, des conclusions relatives aux frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Huard et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 novembre 2022.

Le magistrat désigné,

T. C

La greffière,

C. Billon

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2205547

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