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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207484

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207484

vendredi 17 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207484
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre
Avocat requérantBESSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Besson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 octobre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a rejeté sa demande de protection contre l'éloignement pour raisons médicales et prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à lui verser en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dont distraction au profit de son avocat.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le traitement médical qui lui est administré n'est pas accessible au Kosovo et il doit être opéré en novembre 2022 d'une greffe de cornée qui ne peut être réalisée dans ce pays ;

- le préfet s'est estimé en situation de compétence liée compte tenu de l'avis de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- il a porté une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et a méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté est entaché d'erreurs de fait ;

- le préfet n'a pas procédé à l'examen de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. B a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Bardad, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant kosovar né le 31 mars 1963, est entré en France le 30 mai 2013. Il a présenté une demande d'asile le 25 juillet 2013, qui a fait l'objet d'une décision de rejet par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) le 13 mars 2014, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 9 janvier 2015. Par un arrêté du 27 février 2015, le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français. Le recours exercé à l'encontre de cet arrêté a été rejeté le 23 octobre 2015, par le tribunal administratif de Grenoble, et le 9 mars 2017, par la cour administrative d'appel de Lyon. L'intéressé a été assigné à résidence par un arrêté du 16 octobre 2015. M. B a sollicité, le 30 octobre 2015, un titre de séjour en qualité d'étranger malade. Par un arrêté du 6 octobre 2016, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Le recours exercé contre cet arrêté a également été rejeté par le tribunal administratif de Grenoble, le 24 janvier 2017, et la cour administrative d'appel de Lyon, le 18 août 2017. Par un arrêté du 17 septembre 2018, le préfet de la Haute-Savoie a prononcé à l'encontre de l'intéressé une obligation de quitter le territoire sans délai, assorti d'une interdiction de retour de deux ans et l'a assigné à résidence. Le préfet de la Haute-Savoie a édicté un nouvel arrêté, le 18 juin 2020, portant refus de séjour assorti d'une mesure d'éloignement et d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Le recours exercé à l'encontre de cet arrêté a été rejeté, le 12 octobre 2020, par le tribunal administratif de Grenoble. Par une décision du 23 décembre 2020, l'OFPRA a déclaré la demande de réexamen de la demande d'asile de M. B irrecevable. Cette décision a été confirmée par la CNDA, le 12 février 2021. Par un arrêté du 29 avril 2021, le préfet de la Haute-Savoie a prononcé une obligation de quitter le territoire français dans le délai d'un mois, assortie d'une interdiction de retour d'une durée de deux ans. Le requérant a sollicité, le 17 juin 2021, une protection contre l'éloignement pour raisons médicales. A la suite d'un avis défavorable de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 25 juillet 2022, le préfet de la Haute-Savoie a rejeté sa demande de protection contre l'éloignement pour raisons médicales et prononcé à l'encontre de l'intéressé une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois, par un arrêté du 10 octobre 2022. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par M. D C, directeur de la citoyenneté et de l'immigration, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature du préfet de la Haute-Savoie en vertu d'un arrêté du 23 août 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spéciaux de la préfecture de la Haute-Savoie. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que le préfet de la Haute-Savoie n'aurait pas procédé à l'examen particulier de la situation personnelle de M. B.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ". Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

5. Le collège de médecins de l'OFII a considéré, par un avis du 25 juillet 2022, que l'état de santé de M. B nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays de renvoi, il pouvait y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. En outre son état de santé lui permet de voyager sans risque vers le pays de renvoi.

6. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier des éléments produits en défense par le préfet de la Haute-Savoie que tous les médicaments administrés à M. B, pour le traitement des différentes pathologies dont il est atteint et qui présentent pour certaines un caractère ancien, sont disponibles au Kosovo. Par ailleurs, le certificat médical du 9 janvier 2023, postérieur à la décision attaquée, se bornant à indiquer que l'opération de kératoplastie n'est pas pratiquée au Kosovo n'est pas, en tout état de cause, de nature à remettre en cause l'appréciation portée par le préfet de la Haute-Savoie au vu de l'avis émis le 25 juillet 2022 par le collège de médecins de l'OFII. Il en est de même en ce qui concerne le fait que l'intéressé fasse l'objet, en France, d'une inscription depuis le 5 octobre 2022 sur la liste nationale des malades en attente de greffe de cornée. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou serait entachée d'erreur de droit.

7. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes de la décision contestée que le préfet se serait estimé en situation de compétence liée au regard de l'avis émis par le collège des médecins de l'OFII, le 25 juillet 2022.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. B a vécu au Kosovo jusqu'à l'âge de cinquante ans. Il ne démontre pas être dépourvu d'attaches privées et familiales dans son pays d'origine. Il a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement. L'intéressé est sans domicile fixe et ne justifie d'aucune intégration sociale ou professionnelle en France. Si le requérant se prévaut de son état de santé, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il ne pourrait bénéficier d'une prise en charge médicale dans son pays d'origine. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que la décision du préfet de la Haute-Savoie aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, à supposer même que deux des enfants majeurs du requérant soient en situation régulière sur le territoire national, la mesure d'éloignement en cause ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, si le préfet a indiqué à tort d'une part, que le fils du requérant constituait sa seule attache familiale en France alors que sa femme et ses cinq autres enfants sont également sur le territoire national et d'autre part, que sa fille et son fils sont en situation irrégulière alors qu'ils disposent d'un titre de séjour, ces erreurs de fait ne sauraient, au regard de l'ensemble des mentions de l'arrêté du 10 octobre 2022, être regardées comme ayant exercé une influence sur l'appréciation que le préfet de la Haute-Savoie devait porter sur le droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale. M. B n'apporte aucun élément établissant que son épouse, voire ses trois autres enfants seraient en situation régulière sur le territoire français et qu'il serait, par ailleurs, privé de toutes attaches familiales dans son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de l'Isère aurait pris la même décision alors même qu'il aurait tenu compte de la circonstance que deux enfants majeurs du requérant résideraient régulièrement en France. Dans ces conditions, l'erreur de fait s'avère sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Par suite, le moyen doit être écarté.

11. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 10 octobre 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être également rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Besson et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 24 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mars 2023.

La rapporteure,

N. BARDAD

Le président,

V. L'HÔTE La greffière,

V. BARNIER

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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