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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207644

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207644

vendredi 25 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207644
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMIRAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête enregistrée le 22 novembre 2022, M. B E, représenté par Me Miran, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés n° 2022-730-1016 et n° 2022-730-1019 du 21 novembre 2022 par lesquels le préfet de la Savoie l'a obligé de quitter le territoire sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans l'arrondissement de Chambéry ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation tout en lui délivrant une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1200 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué portant obligation de quitter le territoire français est entaché d'un défaut de motivation ;

- le principe général du droit de l'Union européenne garantissant le droit d'être entendu n'a pas été respecté ;

- son droit à une vie privée et familiale, qui s'exerce désormais en France auprès de sa compagne et de ses enfants, a été méconnu ;

- l'intérêt supérieur de son enfant malade n'a pas été pris en compte ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision la privant de tout délai de départ volontaire est disproportionnée et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation

- l'interdiction de retour sur le territoire français, entachée de l'illégalité de la mesure d'éloignement, est entachée d'un défaut de motivation et est disproportionnée ; elle méconnait son droit à une vie privée et familiale ;

- l'assignation à résidence est entachée de l'illégalité de la mesure d'éloignement.

Vu :

- les arrêtés attaqués et les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Letellier en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York, le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique du 25 novembre 2022, à 11 heures a appelé l'affaire et a présenté son rapport.

Me Miran a présenté des observations pour M. E.

Le préfet de la Savoie n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E est un ressortissant nigérian, âgé de 25 ans. Il déclare être entré en France en 2017. Sa demande d'asile a été rejetée en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile, le 27 mai 2021. Par arrêté du 7 juin 2021, il s'est vu refusé un titre de séjour et a fait l'objet d'une mesure d'éloignement. La validité de l'arrêté a été confirmée par la Cour administrative d'appel de Lyon, le 28 février 2022. Il a été interpellé le 20 novembre 2022 par les services de police. Par arrêtés du 21 novembre 2022, le préfet de la Savoie l'a obligé de quitter le territoire sans délai, a désigné le pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours dans l'arrondissement de Chambéry. Dans la présente instance, M. E demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence à statuer sur la requête présentée par M. E, il y a lieu d'admettre celui-ci, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne l'arrêté n° 2022-730 1016 du 21 novembre 2022 :

3. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ()". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ().

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Contrairement à ce que soutient le requérant, l'autorité administrative n'était pas tenue de mentionner de manière exhaustive tous les éléments relatifs à la situation personnelle dont il entendait se prévaloir. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

5. En deuxième lieu, si l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne concerne non les États membres, mais uniquement les institutions, les organes et les organismes de l'Union, il découle de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Toutefois, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision. Le requérant ne fait état d'aucun élément pertinent qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration et qui aurait été susceptible d'influer sur le prononcé ou les modalités d'exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il a présenté des observations lors de son audition par les services de police, le 21 novembre 2022. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que son droit à être entendu préalablement à une décision administrative défavorable résultant du principe général du droit de l'Union européenne de bonne administration a été méconnu.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne à droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

7. M. D invoque la présence en France de sa compagne et de deux leurs enfants et du risque d'excision qui pèse sur leur fille née le 11 octobre 2018 en cas de retour au Nigéria. Il produit un certificat médical établi par un pédiatre en date du 5 mai 2022. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que sa compagne, Mme C, une compatriote, se trouve dans la même situation administrative que lui. Il ne fait état d'aucune insertion dans la société française. En outre, aucune pièce au dossier ne permet de corroborer les affirmations sur les risques d'excision pesant sur sa fille, ni qu'un suivi des troubles autistiques qu'elle présente ne pourrait être assuré dans son pays d'origine. Ainsi, aucun obstacle avéré ne l'empêche de reconstituer la cellule familiale avec sa compagne et leurs enfants dans leur pays d'origine, dont tous les membres ont la nationalité. Enfin, M. E n'a pas exécuté la mesure d'éloignement prononcée contre lui le 7 juin 2021, ce qui ne témoigne pas d'une volonté d'insertion dans la société française qui repose sur le respect des lois et des décisions de justice. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut être accueilli. Il n'est pas davantage établi, et alors que l'arrêté attaqué n'a pas pour objet de séparer M. E de ses enfants, ni de l'empêcher de continuer à pourvoir à leurs besoins et à leur éducation, que le préfet aurait méconnu les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ni commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle et familiale du requérant.

En ce qui concerne la décision le privant de tout délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; () ".

9. M. E soutient que sa situation justifiait de lui accorder un délai de départ volontaire. Pour lui en refuser le bénéfice, le préfet s'est fondé sur les dispositions précitées de l'article L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux motifs qu'il s'est soustrait à une obligation de quitter le territoire français prise le 7 juin 2021 et qu'il a manifesté son intention de ne pas se conformer à la mesure d'éloignement qui pourrait être prise à son encontre. L'intéressé, qui ne conteste pas ces motifs, n'est pas fondé à soutenir que les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

11. En premier lieu, eu égard à ce qui précède, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'interdiction de retour sur le territoire français doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire.

12. En deuxième lieu, il ressort de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre de M. D une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet de la Savoie a pris en compte l'ensemble des critères mentionnés par les dispositions précitées. En outre, l'arrêté vise les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

13. En troisième lieu, l'intéressé ne justifie d'aucune attache familiale ou amicale sur le territoire français. La circonstance que sa fille bénéficie d'une prise en charge annuelle par le CAMSP de Savoie ne constitue pas une circonstance humanitaire au sens des dispositions mentionnées au point 10. En outre, il a fait l'objet d'une présente mesure d'éloignement. Par suite, et même si sa présence ne constitue pas une menace pour l'ordre public, la décision attaquée ne présente pas un caractère disproportionné et n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Pour les motifs énoncés au point 7, le moyen tiré de ce que l'interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation dirigées contre l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction qui en sont l'accessoire doivent également être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté n° 2022-730 1019 du 21 novembre 2022 portant assignation à résidence :

15. Il résulte de ce qui précède que le moyen soulevé par la voie de l'exception et tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

Sur les conclusions présentées au titre des frais de justice :

16. Les conclusions de M. E, partie perdante, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridique provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, à Me Miran et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 novembre 2022.

Le magistrat désigné,La greffière,

Mme Letellier Mme Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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