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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207667

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207667

mercredi 28 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207667
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBLANC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Grenoble a rejeté la requête de M. B, ressortissant turc, qui contestait l'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 3 novembre 2022 retirant sa carte de résident. Le tribunal a jugé que la procédure contradictoire préalable était régulière, M. B ayant pu présenter ses observations. Sur le fond, il a estimé que le retrait, fondé sur l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, était justifié par les condamnations pénales répétées de l'intéressé pour travail dissimulé et emploi d'étrangers sans titre. La sanction a été jugée proportionnée à la gravité des faits, et le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme a été écarté.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2022 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a retiré sa carte de résident ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de réexaminer sa situation et de lui restituer sa carte de résident ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

- la requête est recevable ;

- la procédure contradictoire préalable est entachée d'irrégularité ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; son droit à une vie privée et familiale s'exerce en France où il a toutes ses attaches ; l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation du fait de sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire enregistré le 27 janvier 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet de la Haute-Savoie fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 25 septembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 octobre 2023, en application de l'article R. 613-1 du code de justice administrative.

Vu la décision attaquée et les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique du 28 juin 2024, Mme Letellier a lu son rapport. Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant turc, s'est vu délivrer une carte de résident valable du 29 juillet 2011 au 28 juillet 2021 dont il a demandé le renouvellement le 21 avril 2021. Par arrêté du 3 novembre 2022, le préfet de la Haute-Savoie a procédé au retrait de sa carte de résident.

Sur les conclusions en annulation et injonction :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 2° Infligent une sanction ; () ".

3. S'agissant des mesures à caractère de sanction, le respect du principe général des droits de la défense suppose que la personne concernée soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et puisse avoir accès aux pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus, à tout le moins lorsqu'elle en fait la demande. L'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration précise également que les sanctions " n'interviennent qu'après que la personne en cause a été informée des griefs formulés à son encontre et a été mise à même de demander la communication du dossier la concernant ".

4. En l'espèce, M. B a transmis des observations écrites au préfet de la Haute-Savoie, les 3 et 7 octobre 2022, et a obtenu un entretien en préfecture le 20 octobre 2022 au cours duquel il a pu faire valoir ses observations. Il ne ressort d'aucune pièce au dossier que lors de cet entretien, le requérant n'aurait pas été mis à même de demander la communication du dossier le concernant. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure doit être écarté comme non fondé.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail ". Et aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France () ". La mesure de retrait de la carte de résident, telle que prévue par les dispositions précitées, revêt le caractère d'une sanction dont la contestation conduit le juge à vérifier la proportionnalité à la gravité des faits reprochés.

6. Pour retirer à M. B sa carte de résident, le préfet de la Haute-Savoie s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé a été condamné à 5 reprises entre 2009 et 2018 et notamment le 31 mars 2017, à 2 mois d'emprisonnement, 2 000 euros d'amende et une interdiction d'exercer une profession commerciale ou industrielle et de diriger, administrer, gérer ou contrôler une entreprise ou une société pendant 5 ans pour faux, usage de faux en écriture, exécution de travail dissimulé et emploi d'un étranger non muni d'une autorisation de travail et abus des biens ou du crédit d'une SARL par un gérant à des fins personnelles. L'arrêté précise également que l'intéressé a été condamné le 4 décembre 2012 à 3000 euros d'amende pour emploi d'un étranger non muni d'une autorisation de travail et exécution de travail dissimulé.

7. D'une part, si comme le soutient le requérant, la lettre du 29 septembre 2022 l'invitant à présenter ses observations sur un possible retrait de sa carte de résident ne mentionne que le jugement du tribunal correctionnel d'Annecy du 31 mars 2017 et les condamnations prononcées contre lui, il ressort de ce jugement dont M. B avait connaissance qu'il mentionne au titre de ses " antécédents judiciaires " qu'il a déjà été condamné, notamment le 4 décembre 2012 pour des faits de même nature. Ainsi, alors même que la lettre du 29 septembre 2022 n'énumère pas l'ensemble des condamnations dont M. B a déjà été l'objet, l'intéressé ne peut pas soutenir que le préfet de la Haute-Savoie ne pouvait pas fonder sa décision sur certaines autres condamnations pénales prononcées contre lui.

8. D'autre part, M. B soutient que les faits pour lesquels il a été condamné le 31 mars 2017 sont anciens et qu'il s'est depuis lors amendé. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les faits pour lesquels M. B a été condamné ont été commis entre le 1er octobre 2010 et le 30 septembre 2011, date à laquelle il lui avait été remis une carte de résident pour exercer une activité professionnelle. En outre, les faits qui lui sont reprochés, et qui ne présentaient pas un caractère isolé, sont d'une réelle gravité. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Savoie a fait une exacte application de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en retirant la carte de résident de M. B.

9. En dernier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservé dans son pays d'origine.

10. M. B soutient que sa vie privée et familiale est ancrée sur le territoire français, qu'il travaille, qu'il réside en France depuis plus de trente ans auprès de son épouse turque en situation régulière et de ses enfants français. Toutefois, la présente mesure n'a pas pour objet ou pour effet d'éloigner M. B du territoire français tandis qu'il ne conteste pas que le préfet de la Haute-Savoie lui a remis, le 30 novembre 2022, un titre de séjour temporaire, mention vie privée et familiale, renouvelable. Dans ces conditions, le préfet de la Haute-Savoie n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a dès lors pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prenant l'arrêté attaqué. Pour les mêmes motifs, il n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions en injonction présentées par le requérant et les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. B est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Sauveplane, président,

- Mme Letellier, première conseillère,

- Mme Aubert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 août 2024.

La rapporteure,

C. Letellier

Le président,

M. Sauveplane

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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