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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207736

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207736

jeudi 5 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207736
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique 1
Avocat requérantROUVIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 21 novembre 2022 et le 16 décembre 2022, M. B alias E, représenté par Me Rouvier demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2022 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution forcée de la mesure d'éloignement et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 19 novembre 2022 par lequel le préfet du Rhône l'a assigné à

résidence dans le département du Rhône ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir et à défaut de réexaminer sa situation dans un délai de 30 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, l'ensemble sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- est entachée d'un vice de procédure au regard de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale dès lors qu'il n'est ni établi que le préfet avait compétence pour consulter les données à caractère personnel figurant au traitement des procédures judiciaires ni qu'il avait préalablement à l'arrêté attaqué saisi les services de police compétents et les services du procureur de la République compétent ;

- méconnaît l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

La décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

La décision fixant le pays de destination :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'erreur de droit au regard de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'erreur d'appréciation

La décision portant assignation à résidence :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 décembre 2022, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Par une ordonnance n°2207618 du 22 novembre 2022, le président du tribunal administratif de Grenoble, après avoir constaté que M. B alias E a été assigné à résidence dans le département du Rhône, a renvoyé l'affaire au tribunal administratif de Lyon, en application des dispositions de l'article R. 776-16 du code de justice administrative.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 novembre 2022, le préfet du Rhône conclut au non-lieu à statuer.

Il fait valoir qu'il a abrogé l'arrêté du 19 novembre 2022 par lequel l'autorité administrative a assigné à résidence M. B alias E et précise en outre que l'intéressé est incarcéré à la prison de Saint-Quentin-Fallavier.

Par une ordonnance n°2208614 du 24 novembre 2022, le magistrat désigné du tribunal administratif de Lyon a dit qu'il n'y avait plus lieu de statuer sur les conclusions en annulation de l'assignation à résidence retirée par un arrêté du préfet du Rhône du 19 novembre 2022. Puis, après avoir constaté que M. B alias E avait été assigné à résidence dans le département l'Isère, le magistrat désigné a renvoyé, pour le surplus, l'affaire au tribunal administratif de Grenoble, en application des dispositions de l'article R. 776-16 du code de justice administrative.

Vu :

- l'ordonnance n°2207618 du 22 novembre 2022 du tribunal administratif de Grenoble ;

- l'ordonnance n°2208614 du 24 novembre 2022 du tribunal administratif de Lyon ;

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme D en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience qui s'est tenue le 3 janvier 2023 à 14 heures 30.

Au cours de l'audience publique, Mme D a lu son rapport et entendu les observations de Me Rouvier, représentant M. B alias E.

1. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B alias E de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

2. M. B alias E ressortissant tunisien né en 1994, soutient être entré en France en 2008. A la suite de l'interpellation de l'intéressé pour des faits de vol et recel de véhicule, le préfet de l'Isère a pris à son encontre un arrêté du 19 novembre 2022, notifié le 20 novembre 2022, portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination en cas d'exécution forcée de la mesure d'éloignement et interdisant son retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme Nathalie Cencic, secrétaire générale adjointe de la préfecture de l'Isère, laquelle disposait d'une délégation de signature régulièrement consentie par arrêté du 2 février 2022. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit, par suite, être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permettent à l'intéressé de le contester utilement. Il est par suite suffisamment motivé et le moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, l'obligation de quitter le territoire français se fonde sur l'entrée irrégulière et le maintien sur le territoire sans droit au séjour et non sur la menace à l'ordre public. Par suite, le moyen tiré de ce qu'il ne représenterait pas une menace à l'ordre public est inopérant à l'encontre de cette décision.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 142-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En vue de l'identification d'un étranger qui n'a pas justifié des pièces ou documents mentionnés à l'article L. 812-1 ou qui n'a pas présenté à l'autorité administrative compétente les documents de voyage permettant l'exécution d'une décision de refus d'entrée en France, d'une interdiction administrative du territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une mesure de reconduite à la frontière, d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français ou d'une peine d'interdiction du territoire français ou qui, à défaut de ceux-ci, n'a pas communiqué les renseignements permettant cette exécution, les données des traitements automatisés des empreintes digitales mis en œuvre par le ministère de l'intérieur peuvent être consultées par les agents expressément habilités des services de ce ministère dans les conditions prévues par le règlement (UE) 2016/679 du 27 avril 2016 relatif à la protection des personnes physiques à l'égard des traitements des données à caractère personnel et à la libre circulation de ces données et par la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés ". Aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I. Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995, () les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : () 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'Etat ". L'article 8 du décret n°87-249 du 8 avril 1987 relatif au fichier automatisé des empreintes digitales (FAED) précise que les agents désignés peuvent accéder au fichier : " 3° Pour procéder aux opérations d'identification à la demande des officiers de police judiciaire de la police nationale ou de la gendarmerie nationale en vertu des dispositions des articles L. 611-1-1, L. 611-3 et L. 611-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ".

7. Il ressort des pièces du dossier, et plus particulièrement des procès-verbaux des services de police produits par le préfet qu'à la suite de son interpellation, M. B alias E n'a pu justifier des documents d'identité requis et qu'il a été procédé à la consultation du fichier automatisé des empreintes digitales. Le 3° de l'article 8 du décret du 8 avril 1987 prévoit la possibilité pour les fonctionnaires individuellement désignés et habilités d'avoir accès au traitement automatisé des empreintes digitales et palmaires au cours de l'enquête conduite par l'administration dans le cadre de ses pouvoirs de police. La circonstance hypothétique que l'agent ayant procédé à cette consultation n'aurait pas été individuellement désigné et régulièrement habilité à cette fin, si elle est susceptible de donner lieu aux procédures de contrôle de l'accès à ces traitements, n'est pas, par elle-même, et à la supposer établie, de nature à entacher d'irrégularité la décision du préfet de l'Isère. Par suite, le moyen selon lequel le préfet ne démontrerait pas avoir respecté ses obligations relatives à la consultation du traitement d'antécédents judiciaires en méconnaissance des dispositions de l'article 40-29 du code de procédure pénale doit être écarté comme inopérant.

8. En cinquième lieu, M. B alias E soutient résider en France depuis 2008, soit depuis plus de quatorze ans à la date des décisions attaquées. S'il fait valoir qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française, il ne verse aucune pièce au dossier permettant d'attester de la réalité et de l'ancienneté de cette relation. Par ailleurs, il ne démontre pas une bonne insertion dans la société française dès lors qu'il est connu défavorablement des services de police pour de nombreux délits commis entre 2012 et 2020 et qu'il est actuellement en détention depuis un jugement du 21 novembre 2022 du tribunal correctionnel de Grenoble pour conduite d'un véhicule sans permis, refus d'obtempérer et recel de bien provenant d'un vol pour une durée de six mois. Enfin, il ressort de l'arrêté attaqué que M. B alias E a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement en 2014, 2015, 2019, 2021. Dans ces conditions, et alors même que M. B alias E réside depuis de nombreuses années en France, le préfet de l'Isère n'a pas porté d'atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale, et n'a ainsi pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'arrêté attaqué n'est pas entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Pour refuser à M. B alias E un délai de départ volontaire, le préfet de l'Isère a estimé qu'il existait un risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement prise à son encontre dès lors qu'il ne justifiait pas d'une adresse permanente sur le territoire français, qu'il est démuni de tout documents transfrontière en cours de validité et qu'il n'a effectué aucune démarche en vue de régulariser sa situation. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

10. Le moyen tiré de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'appui de la contestation de la décision fixant le pays de destination doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

12. En premier lieu, il ressort de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, le préfet de l'Isère s'est fondé sur les circonstances qu'il représente une menace pour l'ordre public et qu'il a fait l'objet de trois précédentes mesures d'éloignement non exécutées. En outre, il est célibataire et sans enfant à charge et ne justifie pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est suffisamment motivée au regard des exigences précitées et n'est pas entachée d'erreur de droit.

13. En second lieu, compte tenu des éléments énoncés au point précédent, le préfet de l'Isère a pu légalement estimer qu'au regard des conditions du séjour de l'intéressé, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans pouvait être prononcée. Par suite, le préfet de l'Isère n'a pas pris à l'encontre de M. B alias E une mesure disproportionnée et n'a pas entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation dirigées contre l'arrêté du 19 novembre 2022 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B alias E est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2: La requête de M. B alias E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B alias E, à Me Rouvier et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 janvier 2023.

La magistrate désignée,

A. DLa greffière,

V. JOLY

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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