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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2207900

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2207900

mercredi 11 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2207900
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique 4
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er décembre 2022, M. B E, représenté par Me Huard demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 30 novembre 2022 par lequel le préfet du Rhône lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de dix-huit mois ;

2°) de voir supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier et complet de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, des droits de la défense et du principe de bonne administration ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît son droit à un procès équitable ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est disproportionné et entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'interdiction de retour sur le territoire est illégale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire et du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, elle est disproportionnée et entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2023, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Pfauwadel, vice-président.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Huard, avocat de M. E.

Considérant ce qui suit :

1. En raison de l'urgence à statuer sur la requête, il y a lieu d'admettre à titre provisoire M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.

2. M. E, ressortissant marocain né en 1999, a été interpellé le 29 novembre 2022 pour des faits de port d'arme prohibé de catégorie D ainsi que pour détention illicite de stupéfiants. Il avait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement assortie d'une interdiction de retour d'une durée de douze mois en date du 16 juillet 2021, mesure qu'il n'a pas contesté devant la juridiction administrative. Par arrêté du 30 novembre 2022, le préfet du Rhône lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné et a prononcé une interdiction de retour pour une durée de dix-huit mois.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

3. L'arrêté attaqué a été signé par Mme A D, attachée, chargée de mission au sein du bureau de l'éloignement de la préfecture du Rhône, qui bénéficiait d'une délégation pour signer de tels actes en vertu de l'arrêté du préfet du Rhône du 16 septembre 2022 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 20 septembre 2022. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit par suite être écarté.

4. L'arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivé. Il ressort de ses termes que le préfet du Rhône a examiné la situation personnelle de M. E telle qu'elle avait été portée à sa connaissance. Les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressé doivent être écartés.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

5. Le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. E a pu, le 30 novembre 2022, présenter des observations qui ont été consignées dans un procès-verbal d'audition établi par un agent de police judiciaire à la suite de son interpellation. Il a notamment été interrogé sur son identité, sa nationalité, ses conditions d'entrée et de séjour sur le territoire français. M. E, n'établit ni même n'allègue qu'il aurait disposé d'autres informations tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise, à son encontre, la mesure d'éloignement contestée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu.

7. Aux termes du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. " Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ". Il résulte de ces dispositions que, même si elle n'a pas été saisie d'une demande de titre de séjour fondée sur les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité administrative qui dispose d'éléments d'informations suffisamment précis et circonstanciés établissant qu'un étranger résidant habituellement sur le territoire français est susceptible de bénéficier des dispositions protectrices du 9° de l'article L. 611-3 du même code doit, avant de prononcer à son encontre une obligation de quitter le territoire français, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

8. Il ressort de l'arrêté attaqué que M. E a indiqué qu'il était " diabétique et qu'il avait besoin de soins ". Toutefois, il ne justifie pas avoir fourni d'éléments plus précis sur la gravité de sa pathologie ni sur l'importance d'un traitement ou d'un suivi médical en France, ni avoir porté à la connaissance du préfet des documents médicaux. Dans ces conditions, le préfet ne peut pas être regardé comme ayant disposé, au moment d'examiner la situation du requérant, d'éléments d'informations suffisamment précis et circonstanciés de nature à faire obstacle à son éloignement. Dans ces conditions, le préfet du Rhône n'a pas commis d'erreur de droit.

9. En se bornant à soutenir qu'il ne pourra pas se rendre personnellement à la convocation pénale du tribunal correctionnel de Lyon à laquelle il a été convoqué le 23 septembre 2023 en cas d'exécution forcée de la mesure d'éloignement, alors au demeurant qu'il ne fait état d'aucun obstacle à sa représentation par un avocat, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porterait atteinte à son droit à un procès équitable.

10. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () "

11. M. E est arrivé récemment en France, pays où il ne dispose d'aucune attache personnelle ou familiale alors qu'il ne peut être regardé comme en étant dépourvu dans son pays d'origine où il a vécu l'essentiel de sa vie. Il est célibataire et sans enfant. Son interpellation pour des faits de port d'arme prohibé de catégorie D ainsi que pour détention illicite de stupéfiants le 29 novembre 2022 ne témoigne pas d'une bonne insertion dans la société française. Ainsi, eu égard aux conditions et à la durée de son séjour en France, l'obligation de quitter le territoire français n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise, en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le préfet du Rhône n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

12. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

13. Il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet du Rhône a relevé que M. E s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement dès lors qu'il a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français du 16 juillet 2021. Il a également relevé qu'il ne pouvait justifier d'une entrée régulière sur le territoire national dès lors qu'il ne justifiait pas être détenteur d'un passeport en cours de validité revêtu du visa obligatoire et ne démontrait pas être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. Enfin, il relève qu'il ne pouvait justifier de la réalité de ses moyens d'existence effectifs puisqu'il a déclaré vivre habituellement sur Grenoble sans domicile fixe sans plus de précision et qu'il était sans ressources. Le requérant n'est dès lors pas fondé à soutenir que le refus d'octroi d'un délai fondé sur les dispositions précitées serait disproportionné. Il résulte des pièces du dossier que les liens de M. E avec la France ne sont pas d'une intensité telle que leur rupture causée par son éloignement entacherait la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

14. Il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français en raison de la prétendue illégalité de l'obligation de quitter le territoire et du refus d'octroi d'un délai de départ volontaire.

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 613-2 du même code : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ". Aux termes de l'article L. 612-10 : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. /Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

16. ll ressort de l'arrêté attaqué que pour prononcer à l'encontre de M. E une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet du Rhône a pris en compte l'ensemble des critères mentionnés par les dispositions précitées. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.

17. Par principe, les décisions de justice sont rendues de manière contradictoire, c'est-à-dire en présence des parties ou des personnes habilitées à les représenter. Ainsi toute personne ayant un intérêt à défendre doit pouvoir être présente ou valablement représentée lors du procès. M. E qui a reçu une convocation en justice à une audience le 22 septembre 2023, ne se trouve pas dans l'incapacité de s'y faire représenter pour y faire valoir ses arguments dès lors que la représentation par ministère d'avocat y est admise. Par suite, les moyens tirés de l'absence de proportionnalité et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

18. Le moyen tiré de l'erreur de fait n'est pas assorti de précision permettant d'en apprécier le bien-fondé.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E aux fins d'annulation de l'arrêté du 30 novembre 2022 doivent être écartées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées, de même que les conclusions présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 dès lors que l'Etat n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. E est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, Me Huard, et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2023.

Le magistrat désigné,

T. C La greffière,

C. Billon

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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