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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2208112

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2208112

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2208112
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 décembre 2022, M. A C, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 décembre 2022 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a assorti cette décision d'une interdiction de retour sur le territoire français " d'une durée d'un an " ;

3°) d'annuler l'arrêté du 10 décembre 2022 par lequel le préfet de la Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de procéder à la suppression de son signalement au fichier d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros qui sera versée à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît le droit d'être entendu, composante du principe général du droit de l'Union européenne garantissant les droits de la défense et le droit à une bonne administration ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français " d'une durée d'un an " est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire

- l'arrêté portant assignation à résidence doit être annulé par la voie de l'exception d'illégalité.

Par bordereau de pièces enregistré le 14 décembre 2022, le préfet de la Savoie produit différents documents.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B en application des chapitres VI à VII ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative.

Les parties ayant été convoquées à l'audience du 15 décembre 2022 à 14h ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique le rapport de Mme B et entendu les observations de Me Miran pour M. C.

Me Miran fait valoir que les deux frères de M. C résident en France.

Le préfet de la Savoie n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience ;

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant albanais né en 1993, demande l'annulation de l'arrêté du 10 décembre 2022 par lequel le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé la destination d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Il demande également d'annuler l'arrêté du 10 décembre 2022 par lequel le préfet de la Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'arrêté attaqué pris dans son ensemble :

3. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de la Savoie a examiné la situation personnelle de M. C. Le moyen tiré du défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressé doit être écarté.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée. Le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En deuxième lieu, le droit d'être entendu avant l'édiction d'une obligation de quitter le territoire français non concomitante au refus de délivrance d'un titre de séjour, garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, implique que l'autorité préfectorale mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, la méconnaissance de ce droit n'entraîne l'annulation de la décision prise au terme de la procédure administrative en cause que si, en l'absence de cette irrégularité, cette procédure régulièrement conduite pouvait aboutir à un résultat différent.

6. Il ressort du procès-verbal du 9 décembre 2022, signé par le requérant, que M. C a été interrogé sur sa situation administrative au regard de la législation sur les étrangers, a été avisé du fait qu'il pouvait faire l'objet, notamment, d'une mesure d'éloignement, et a été mis à même de présenter des observations sur cette éventualité. En réponse, il a indiqué ne plus avoir d'attaches familiales en Albanie, que son fils est né à Chambéry et que son épouse est enceinte de trois mois. Par ailleurs, M. C n'établit pas qu'il aurait disposé d'autres informations tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise, à son encontre, la mesure d'éloignement contestée et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction d'une telle mesure. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé du droit d'être entendu.

7. En troisième lieu, M. C, qui a déjà fait l'objet de deux mesures d'éloignement, séjourne irrégulièrement en France depuis environ deux ans selon ses déclarations. Son épouse de même nationalité qui est enceinte, se trouve dans la même situation administrative et rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Albanie. Par ailleurs, il n'établit pas que leur enfant, né en 2021, ne pourra y suivre une scolarité. S'il fait également valoir la nécessité de sa présence auprès de son père invalide titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable jusqu'au 2 mai 2024 et d'une carte mobilité inclusion priorité pour personnes handicapées depuis le 18 février 2021, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il serait la seule personne en mesure de lui apporter l'aide que son état requiert. Enfin, si le conseil de M. C a soutenu à l'audience que les deux frères de ce dernier résident sur le territoire français, il a précisé qu'il s'agirait a priori de séjours irréguliers. Dans ces conditions et bien que la mère du requérant soit décédée en 2019 sur le territoire français, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale qui lui est garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est entachée d'aucune erreur manifeste d'appréciation.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

9. L'arrêté attaqué, qui mentionne les articles L. 612-2 et L. 612-3 1, 5°, 8° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relève notamment que l'intéressé qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 6 février 2017 et qu'il n'a pu être éloigné à destination de l'Albanie le 25 mars 2017 qu'après réalisation d'une visite domiciliaire. Il relève également que bien qu'en possession de sa carte d'identité, M. C n'est pas en possession d'un passeport lui permettant de voyager jusqu'à son pays d'origine, qu'il ne justifie pas par la production d'une attestation d'hébergement être hébergé par son père à Chambéry et qu'en déclarant manger " aux restos du cœur ", il ne justifie pas disposer de moyens d'existence légaux, de la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager de France, ainsi que de garanties de rapatriement. Ainsi, la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est suffisamment motivée au regard des critères fixés par les articles précités.

10. En second lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point 7, le préfet de la Savoie n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions combinées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant d'accorder au requérant un délai de départ volontaire.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. En premier lieu, par l'arrêté attaqué, le préfet de la Savoie a prononcé à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et non d'un an comme le fait valoir le requérant. Eu égard à ce qui a été dit aux points précédents, ce dernier n'est pas fondé à solliciter l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans par voie de conséquence de celles portant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

13. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

14. La motivation de l'interdiction de retour sur le territoire français atteste en l'espèce de la prise en compte de la durée de présence du requérant sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, et de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement. Contrairement à ce que soutient M. C, l'absence de référence au critère de la menace à l'ordre public n'est pas de nature à rendre insuffisante la motivation de cette décision.

15. En troisième lieu, compte tenu de ce qui a été dit au point 7, le préfet de la Savoie n'a pas commis d'erreur d'appréciation en prenant à l'encontre du requérant une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans alors même qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

16. Eu égard à ce qui a été dit précédemment, l'exception d'illégalité de la décision faisant obligation au requérant de quitter le territoire français sans délai, excipée à l'encontre de l'arrêté l'assignant à résidence, doit être écartée.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :M. C est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. A C,à Me Huard et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2022.

La magistrate désignée,

A. B

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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