Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2300387

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2300387
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 20 janvier 2023 et le 28 mars 2023, M. B E, représenté par Me Alampi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer sans délai un titre de séjour mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travail ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

* La décision portant refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'incompétence ;

- est entachée d'un défaut d'examen de sa situation, notamment compte tenu de l'absence de vérification de son droit au séjour sur un autre fondement que celui permettant la délivrance d'un titre de séjour " salarié " ;

- est illégale dans la mesure où il avait été enjoint au préfet de l'Isère d'examiner spontanément sa situation ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

* La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- méconnaît son droit d'être entendu ;

- est entachée d'insuffisance de motivation ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme d'Elbreil, conseillère,

- les observations de Me Alampi, représentant M. E, en présence de ce dernier.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né en 1982, déclare être entré en France en 2015. Le 28 février 2020, il a été interpellé lors d'un contrôle routier et le préfet de l'Isère a pris à son encontre une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire assortie d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un jugement du 3 mars 2020, le tribunal administratif de Lyon a annulé ces décisions et a enjoint au réexamen de la situation de M. E. Le 3 juin 2022, il a sollicité la délivrance d'un certificat de résidence algérien en qualité de salarié, afin d'occuper un poste d'employé polyvalent. Par un arrêté du 19 décembre 2022, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme D C, attachée principale, cheffe du service de l'immigration et de l'intégration, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature consentie par arrêté du 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire de l'arrêté attaqué, qui manque en fait, doit être écarté.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, la décision attaquée mentionne, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation, qui manque en fait, doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation de M. E n'ait pas fait l'objet d'un examen individualisé. Le préfet a notamment examiné la possibilité de régulariser sa situation au titre de sa vie privée et familiale. Cependant, et contrairement à ce qui est soutenu, le préfet de l'Isère n'était pas tenu d'examiner d'office l'ensemble des fondements permettant la délivrance d'un titre de séjour à l'intéressé. Par suite, ce moyen doit être écarté.

5. En troisième lieu, la circonstance qu'il ait été enjoint au préfet de l'Isère de réexaminer la situation du requérant par un jugement du tribunal administratif de Lyon du 3 mars 2020 et que l'administration n'a pas exécuté cette injonction relève d'un litige d'exécution distinct du présent litige. Cette circonstance est dès lors sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, de sorte qu'il y a lieu de l'écarter comme inopérante.

6. En quatrième lieu, M. E fait valoir qu'il est présent en France depuis 2015 et qu'il travaille depuis le 4 novembre 2019 en qualité d'employé polyvalent dans une boulangerie en contrat à durée indéterminée à temps partiel, à raison de deux heures par jour du lundi au vendredi, soit 10 heures par semaine. Il produit ses bulletins de paie pour la période du 4 novembre 2019 au 31 décembre 2022, ainsi que des bulletins postérieurs à la décision attaquée. Il se prévaut également de la circonstance qu'il a continué à exercer son activité durant la période de confinement liée à la crise sanitaire. Toutefois, il est constant que M. E n'est arrivé en France qu'à l'âge de 33 ans, de sorte qu'il s'est nécessairement créé des attaches personnelles dans son pays d'origine, où résident encore ses parents. En outre, il est célibataire et sans enfants à charge et ne se prévaut, hormis la présence de son frère aîné, d'aucun lien d'une intensité et d'une stabilité particulières sur le territoire français. S'il est hébergé par son frère, qui est de nationalité française et propriétaire de son logement, et fait valoir qu'il a quitté son pays d'origine car il ne possédait aucune ressource, ces éléments ne sont pas, à eux-seuls, de nature à caractériser une insertion dans la société française d'une intensité remarquable. Dans ces circonstances, et malgré l'exercice d'une activité professionnelle au demeurant limitée par le requérant, la décision attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Isère aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'est pas non plus fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que, dans le cas où l'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Par suite, et dès lors que le refus de délivrance d'un titre de séjour est régulièrement motivé comme il a été dit au point 3, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la mesure d'éloignement doit être écarté.

8. En deuxième lieu, le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Toutefois, dans le cas où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du refus de titre de séjour. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu avant que n'intervienne la décision refusant de lui délivrer un titre de séjour.

9. Lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. A l'occasion du dépôt de sa demande, il est conduit à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit délivré un titre de séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de titre de séjour, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français qui est prise concomitamment.

10. En l'espèce, M. E a eu la possibilité de faire valoir, durant la période d'instruction de sa demande de délivrance d'un titre de séjour, les arguments susceptibles de faire échec à une éventuelle obligation de quitter le territoire français. Ainsi, en obligeant le requérant à quitter le territoire français sans l'avoir préalablement et expressément invité à formuler de nouvelles observations, le préfet de l'Isère n'a pas privé l'intéressé de son droit d'être entendu.

11. En troisième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 6 du présent jugement.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B E et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 7 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Wyss, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

La rapporteure,

M. D'ELBREIL

Le président,

J. P. WYSSLa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.