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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2300390

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2300390

vendredi 28 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2300390
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation7ème Chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 janvier 2023, M. F B, représenté par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ", sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du prononcé du jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

* La décision portant refus de titre de séjour :

- méconnaît l'autorité de la chose jugée, dès lors que par un jugement du 20 avril 2020, le tribunal administratif de Grenoble a estimé que la communauté de vie avec son partenaire était établie ;

- est entachée d'incompétence ;

- est entachée d'erreur de fait ;

- méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

* La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- à titre principal, est abrogée, dès lors qu'il s'est vu délivrer, postérieurement à l'arrêté attaqué, un récépissé de demande de titre de séjour ;

- à titre subsidiaire, est illégale compte tenu de l'incompétence de son auteur, de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, d'une erreur manifeste d'appréciation et de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

* La décision fixant le pays de destination :

- à titre principal, est abrogée compte tenu de la délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour ;

- à titre subsidiaire, est illégale compte tenu de l'incompétence de son auteur, de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 24 mars 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B B ne sont pas fondés.

M. B B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 16 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme d'Elbreil, conseillère,

- les observations de Me Cans, représentant M. B B,

- et les observations de Mme C, représentant le préfet de l'Isère.

Une note en délibéré, présentée par le préfet de l'Isère, a été enregistrée le 7 avril 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. B B, ressortissant camerounais né en 1986, déclare être entré en France en 2016. Le 15 décembre 2016, il a fait l'objet d'un arrêté portant remise aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, ainsi que d'un arrêté portant assignation à résidence. Il n'a pas exécuté ces mesures et a été déclaré en fuite. Le 11 juin 2019, il a sollicité un titre de séjour en se prévalant de sa vie privée et familiale. Par un arrêté du 8 janvier 2020, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un jugement n° 2000546 du 20 avril 2020, le tribunal administratif de Grenoble a annulé cet arrêté et a enjoint au préfet de l'Isère de procéder au réexamen de la demande de l'intéressé. Le 23 février 2021, il a déposé une nouvelle demande de titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 29 juillet 2022, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. B B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'arrêté pris dans son ensemble :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme D E, cheffe du bureau du droit au séjour, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature consentie par arrêté du 26 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'autorité signataire de l'arrêté attaqué, qui manque en fait, doit être écarté.

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, il ressort du jugement susmentionné du tribunal administratif de Grenoble du 20 avril 2020 que l'arrêté du préfet de l'Isère du 8 janvier 2020 refusant la délivrance à M. B B d'un titre de séjour a été annulé pour erreur de fait, les pièces cohérentes et concordantes alors produites permettant d'établir une communauté de vie entre l'intéressé et son partenaire civile de solidarité. S'il ressort de la décision attaquée que le préfet de l'Isère s'est à nouveau fondé sur l'absence de communauté de vie entre l'intéressé et son partenaire, elle repose sur de nouvelles circonstances de fait, et notamment sur une enquête de communauté de vie dont le rapport a été produit le 28 avril 2021, ainsi que sur des pièces en partie nouvelles. Dès lors que le préfet ne s'est pas fondé sur les mêmes éléments de fait que ceux sur lesquels reposaient l'arrêté du 8 janvier 2020, annulé pour erreur de fait, le moyen tiré de la méconnaissance de l'autorité absolue de la chose jugée qui s'attache au jugement du 20 avril 2020 doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que dans le cadre de l'enquête de communauté de vie réalisée du 6 mars au 27 avril 2021, les services de police se sont rendus à six reprises au domicile déclaré de M. B B et de son partenaire, dans le but d'apprécier la communauté de vie. Lors de la première visite, la porte d'entrée de l'immeuble était ouverte. Les services ont été reçus par le partenaire de l'intéressé qui leur a indiqué que M. B B était sorti pour faire des courses, un autre individu semblant vivre dans l'appartement. Le partenaire supposé de M. B B a fait visiter sa chambre et a présenté aux services de police des vêtements conditionnés dans des sacs plastiques qui auraient appartenu à son conjoint. Lors des cinq visites qui ont suivi, réalisées entre le 1er et le 27 avril 2021, les services de police ont tenté de contacter M. B B par téléphone pour pénétrer dans l'immeuble, ce dernier n'ayant pas décroché son téléphone, ou ayant décroché et affirmé être chez lui avant de se raviser et d'affirmer être parti faire des courses. Dans ces circonstances, les services de police ont conclu à l'absence de possibilité de vérifier une réelle communauté de vie entre les deux partenaires. Les autres éléments produits au dossier, à savoir une attestation sur l'honneur du 24 janvier 2020 du partenaire supposé de M. B B, des attestations sur l'honneur de la voisine du couple et d'un ami, une attestation du 30 novembre 2018 de contrat commun aux noms des deux partenaires auprès d'une société d'eau et une facture d'électricité à leurs deux noms pour l'année 2022 ne permettent pas de remettre en cause les éléments qui ressortent de l'enquête de police administrative. Par suite, la décision portant refus de titre de séjour n'est pas entachée d'erreur de fait.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. B B se prévaut de la conclusion d'un pacte civil de solidarité le 9 novembre 2018, avec un ressortissant français de 39 ans son aîné, qu'il aurait rencontré en 2012 dans le cadre d'un voyage humanitaire réalisé par ce dernier au Cameroun. Il fait valoir qu'ils résident ensemble depuis 2016 et que cette relation serait impossible dans son pays d'origine, où les relations homosexuelles sont pénalement réprimées. Toutefois, ainsi qu'il a été au point 4 du présent jugement, il ressort des pièces du dossier, et notamment de l'enquête administrative réalisée en 2021 par les services de police, que la communauté de vie entre les deux partenaires n'est pas démontrée. S'il se prévaut par ailleurs de son engagement associatif, et d'une promesse d'embauche en qualité d'agent de sécurité, ces éléments ne sont pas de nature à établir une insertion dans la société française d'une particulière intensité. En outre, il ressort des pièces du dossier qu'il est le père d'une enfant qui réside au Cameroun, où vit également sa mère et où il a résidé jusqu'à l'âge de 31 ans, de sorte qu'il s'y est nécessairement créé des attaches familiales et personnelles. Dans ces circonstances, la décision attaquée n'a pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, M. B B n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Isère aurait méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, il n'est pas non plus fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

7. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite du recours dont il était saisi. Il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet le recours formé à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

8. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de l'Isère a délivré le 22 août 2022 un récépissé de demande de carte de séjour à M. B B. Cette décision est devenue définitive à l'expiration du délai de retrait de quatre mois prévu par les dispositions de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration, de sorte qu'elle a implicitement mais nécessairement abrogé la décision portant obligation de quitter le territoire français du 29 juillet 2022, ainsi que celle fixant le pays de destination, qui n'ont reçu aucune exécution. L'abrogation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi étant antérieure à l'enregistrement de la requête, les conclusions aux fins d'annulation de ces décisions doivent être écartées comme irrecevables.

9. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B B doit être rejetée.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F B, à Me Cans et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 7 avril 2023, à laquelle siégeaient :

M. Wyss, président,

Mme Bardad, première conseillère,

Mme d'Elbreil, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 avril 2023.

La rapporteure,

M. D'ELBREIL

Le président,

J. P. WYSSLa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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