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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2300610

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2300610

vendredi 3 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2300610
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er février 2023, M. C D, représenté par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 30 janvier 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé la destination d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 30 janvier 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) d'ordonner au préfet de la Haute-Savoie de procéder sans délai au réexamen de sa situation et de lui remettre un récépissé de demande de titre de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision l'obligeant à quitter le territoire sans délai méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnait les dispositions des articles L. 612-1 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de retour sur le territoire d'une durée de deux ans est insuffisamment motivée par rapport aux critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est insuffisamment motivé ;

- il est infondé ;

- l'obligation de pointage tous les jours à l'exception des dimanches et jours fériés est manifestement disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 février 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme E en application des chapitres VI à VII ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative.

Les parties ayant été convoquées à l'audience du 3 février 2023 à 11h ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les observations de M. D, assisté de Mme F, interprète en langue kosovare, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre qu'au regard des nouvelles pièces qu'il produit à l'audience, il encourt des risques en cas de retour au Kosovo.

Le préfet de la Haute-Savoie n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience ;

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant kosovar né en 1980, demande l'annulation de l'arrêté du 30 janvier 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé la destination d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Il demande également d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :

3. Si le requérant déclare être entré en France le 9 avril 2015, l'ancienneté de son séjour en France n'est due qu'à l'instruction de ses demandes d'asile et de titre de séjour et il s'est maintenu sur le territoire français en dépit de plusieurs obligations de quitter le territoire français qui lui ont été délivrées. Par ailleurs, son épouse se trouve dans la même situation administrative. En outre, le requérant n'établit pas avoir en France des attaches sociales ou familiales autres que celles de sa cellule familiale qui pourra se reconstituer dans son pays d'origine et, il ne démontre pas être dépourvu de tous liens au Kosovo, pays dans lequel il a vécu la majeure partie de sa vie. Il n'établit pas que la scolarité de ses enfants ne pourrait être poursuivie au Kosovo dont tous les membres de la famille possèdent la nationalité. Il se prévaut, sans l'établir, de son insertion en France par ses activités de bénévolat et par sa participation aux activités de soutiens scolaires au sein de l'ancienne école de son fils B. Enfin, la production d'une promesse d'embauche du 6 septembre 2021, d'un contrat de travail à durée indéterminée du 22 février 2022 et d'une demande d'autorisation de travail signée de l'EIRL Luzha Peinture ne sauraient suffire à elles seules à conclure à une insertion sur le territoire français. Ainsi, eu égard aux conditions du séjour en France de M. D, la décision portant obligation de quitter le territoire sans délai ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée et ne méconnait pas, dans ces conditions, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

4. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet () ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

5. Le requérant ne conteste pas avoir expressément déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français et s'être soustrait à l'exécution de trois précédentes mesures d'éloignement dont la légalité de la dernière a été confirmée par un jugement du tribunal administratif de Grenoble. Ainsi, le préfet de la Haute-Savoie pouvait légalement, pour ces deux seuls motifs, en application des dispositions des 4° et 5° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lui refuser tout délai de départ volontaire. Ainsi, l'illégalité dont serait entaché le troisième motif de cette décision et tiré de ce qu'il ne présente pas de garanties de représentations suffisantes, est sans incidence sur le sens de celle-ci. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 612-1 et L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

8. M. D n'établit pas qu'il encourt des risques personnels et actuels en cas de retour au Kosovo par la production à l'audience de documents datant de 2015 et 2019 émanant de la police du Kosovo et un rapport médical de juillet 2019 concernant son père, M. A D, alors que sa demande d'asile et ses demandes de réexamen ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans :

6. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

7. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions précitées et énonce qu'un examen d'ensemble de la situation de l'intéressé a été effectué relativement à la durée de la mesure, que si sa présence ne représente pas une menace pour l'ordre public, il a fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement, que bien qu'il déclare être sur le territoire français depuis sept ans, il ne justifie pas d'attaches familiales ou personnelles en France à l'exception de ses enfants et de son épouse qui se trouve dans la même situation administrative que la sienne et n'établit pas être démuni de lien familial dans son pays d'origine où résident ses trois sœurs. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que cette décision ne serait pas suffisamment motivée ou qu'elle serait entachée d'un défaut d'examen.

9. En second lieu, M. D ne justifie d'aucune circonstance humanitaire au sens des dispositions citées au point 6. En outre, compte tenu de ce qui a été dit au point 3, la durée de deux ans de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre n'est pas disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été fixée. Par suite, M. D n'est pas fondé à soutenir que cette décision est entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur l'arrêté portant assignation à résidence :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

9. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles il se fonde. En outre, il mentionne que M. D a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai le 30 janvier 2023, qu'il ne peut quitter immédiatement le territoire mais que son éloignement demeure une perspective raisonnable et qu'il justifie d'une adresse dans le département de la Haute-Savoie. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé au regard des dispositions précitées. Par suite, le moyen doit être écarté.

10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée ". Aux termes de l'article R. 733-1 de ce code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : () 2°Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés () ".

11. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'exécution de la mesure d'éloignement dont M. D fait l'objet ne constituerait pas une perspective raisonnable. Par suite, la décision attaquée ne méconnait pas les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En dernier lieu, M. D ne se prévaut d'aucune contrainte particulière qui rendrait disproportionnée l'obligation qui lui a été faite par le préfet de la Haute-Savoie de se présenter chaque jour, hors dimanche et jours fériés, entre 10 heures et 12 heures, dans les locaux de la brigade de gendarmerie d'Annecy-le-Vieux, en charge des pointages. Eu égard aux modalités retenues et à leur durée limitée, le moyen tiré du caractère disproportionné de la mesure doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. D contre les deux arrêtés susvisés doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :M. D est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. C D, Me Blanc et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 février 2023.

La magistrate désignée,

A. E

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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