Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2300904
vendredi 17 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Grenoble |
| Section | Tribunal Administratif de Grenoble |
| N° Dossier | TA38-2300904 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés le 13 et 15 février 2023, M. C D, représenté par Me Traore, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 11 février 2023 par lequel le préfet de la Côte-d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de trois ans ;
2°) d'annuler l'arrêté du 11 février 2022 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours renouvelable ;
3°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
La décision portant obligation de quitter le territoire :
- est insuffisamment motivée ;
- méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- a été prise sans examen de sa situation personnelle en méconnaissance des dispositions des articles L. 435-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
La décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- méconnait les stipulations de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile
- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.
La décision portant assignation à résidence :
- méconnait les dispositions de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par deux mémoires enregistrés le 16 février 2023, le préfet de l'Isère et le préfet de
Côte-d'Or concluent au rejet de la requête.
Ils soutiennent que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique du 16 février 2023, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. C D, ressortissant albanais né le 26 février 1995 est entré en France le 1er septembre 2019 selon ses déclarations en compagnie de son épouse et de leur premier enfant. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 29 novembre 2019, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 11 mars 2020, et sa demande de réexamen a également été rejetée par décisions de l'OFPRA du 23 juillet 2020 et de la CNDA du 31 décembre 2020. Il a fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire du préfet du Cher en date du 8 mars 2021. A la suite d'un contrôle routier, le préfet de l'Isère lui a, par arrêté du 11 février 2023, fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
2. En premier lieu, si le requérant soutient que la décision attaquée est insuffisamment motivée, l'arrêté énonce, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet de l'Isère s'est fondé. Si le requérant soutient que le préfet n'a pas analysé sérieusement sa situation, le préfet n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant, mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé. Dès lors, l'arrêté attaqué satisfait à l'exigence de motivation définie aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
4. M. D fait valoir qu'il est marié, a deux enfants et bénéficie d'un contrat à durée indéterminée. Toutefois, il ressort des termes de la décision attaquée que M. D, son épouse et leurs deux enfants sont de nationalité albanaise et sont dans la même situation administrative que ce dernier. Dès lors, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se recompose en Albanie, pays dans lequel le requérant a vécu jusqu'à l'âge de 24 ans. Si M. D est présent sur le territoire français depuis 3 ans et 4 mois, cette présence demeure récente et elle est au demeurant principalement due au fait qu'il s'est abstenu d'exécuter la mesure d'éloignement dont il avait fait l'objet le 8 mars 2021. De plus la circonstance que M. D bénéficie d'un contrat à durée indéterminé alors qu'il est dépourvu d'autorisation de travail ne saurait caractériser une intégration particulière en France. Ainsi, eu égard à la durée et aux conditions de séjour de l'intéressé en France, le préfet de Côte-d'Or n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. "
6. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel n'est pas le cas de la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles ne prescrivent pas la délivrance d'un titre de plein droit mais laissent à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels dont l'intéressé se prévaut. Ainsi, si M. D fait valoir notamment sa durée de séjour en France, ses liens familiaux et son intégration professionnelle, il ne peut utilement soutenir qu'il serait susceptible de bénéficier d'une admission exceptionnelle au séjour dont l'attribution résulte de l'application de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'encontre de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 est inopérant et ne peut être qu'écarté.
7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. "
8. Si M. D se prévaut de son état de santé, les éléments médicaux produits et plus particulièrement les ordonnances, les feuilles de rendez-vous et l'attestation du Docteur B psychiatre, sont anciennes et datent pour la plus récente de mai 2020 soit près de deux ans et 8 mois avant la décision attaquée. Dès lors le requérant n'établit pas que son état de santé nécessite au jour de la décision attaquée une prise en charge médicale, ni le cas échéant que le défaut de cette prise en charge pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ".
10. Pour les mêmes motifs que ceux développés au point 6, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire qui aurait pu justifier que l'autorité administrative ne prononce pas d'interdiction de retour sur le territoire français. Dès lors, en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans, le préfet de Côte-d'Or n'a pas méconnu les dispositions précitées.
11. En deuxième lieu, M. D n'établissant pas l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre, il n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français serait illégale en raison de l'illégalité de la mesure précédente.
En ce qui concerne l'assignation à résidence :
12. Si le requérant se prévaut des dispositions de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 2 du protocole n°4 à la convention européenne des droits de l'homme, il se borne à indiquer que le tribunal pourra relever l'illégalité de l'assignation à résidence. Ce moyen doit être rejeté comme étant dépourvu des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées contre les arrêtés du 11 février 2022 doivent être rejetée. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être également rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. D est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au préfet de Côte-d'Or et au préfet de l'Isère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 février 2023.
Le magistrat désigné,
F. A
La greffière,
E. PROST
La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.