Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2301124

mercredi 29 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2301124
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 2
Avocat requérantALBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistré le 24 février 2023, M. C, représenté par Me Albertin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 23 février 2023 par lequel la préfète de la Drôme l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé une interdiction de retour de 24 mois ;

2°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1200 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

- La décision émane d'une autorité incompétente ;

- Les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues ;

- La décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- Elle doit être annulée par voie de conséquence ;

- Elle n'est pas motivée ;

- Les articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnus ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour d'une durée de deux ans :

- Elle doit être annulée par voie de conséquence ;

- Elle méconnaît les articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 mars 2023, la préfète de la Drôme conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme D, en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme D.

Aucune partie n'était présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E C, ressortissant sénégalais né le 3 mai 2001 déclare être entré sur le territoire français en 2018 et a, alors été confié à l'aide sociale à l'enfance. Il a séjourné en France régulièrement jusqu'au 17 février 2022. Par un arrêté en date du 23 février 2023, la préfète de la Drôme l'a obligé, sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé une interdiction de retour d'une durée de 24 mois.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

4. L'arrêté attaqué a été signé par Mme A B, attachée principale et cheffe du bureau de l'immigration et de l'intégration de la préfecture de la Drôme, qui avait reçu délégation à cet effet consentie par un arrêté du 19 juillet 2021 régulièrement publié au recueil des actes administratifs. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué, qui manque en fait, doit être écarté.

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. M. C fait valoir qu'il est en France depuis 2018, qu'il a suivi une scolarité et obtenu un CAP restauration. Il n'a toutefois pas complété son dossier de demande de renouvellement de son titre qui était valable jusqu'en février 2022. Il ne fait pas état d'une intégration particulière, alors même qu'il aurait exercé divers emplois, et ne justifie pas d'attaches familiales ou personnelles. Dans ces conditions, compte tenu des circonstances de l'espèce, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision de la préfète aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, la préfète n'a pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ".

8. Pour refuser un délai de départ volontaire à M. C, la préfète s'est bornée à indiquer qu'il existait un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire. Toutefois, elle s'est abstenue de caractériser ce risque. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a séjourné régulièrement en France de 2018 à février 2022, qu'il a suivi durant cette période une formation et exercer une activité professionnelle. Il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, et il n'est pas établi qu'il ne justifierait pas de garanties de représentation. S'il est fait mention de ce que M. C représente un trouble à l'ordre public, ce trouble n'est pas détaillé. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, en refusant à M. C l'octroi d'un délai de départ volontaire, la préfète de la Drôme a fait une inexacte application des dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour d'une durée de deux ans :

10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ".

11. Le présent jugement annule la décision par laquelle la préfète a refusé à M. C un délai de départ volontaire. Il y a lieu, par voie de conséquence, et alors que le trouble à l'ordre public invoqué par la préfète de la Drôme n'est pas établi, d'annuler également l'interdiction de retour sur le territoire français, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens dirigés contre cette décision.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire et de celle portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur les autres conclusions :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 23 février 2023 de la préfète de la Drôme est annulé en tant qu'il refuse à M. C l'octroi d'un délai de départ volontaire et prononce une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, à Me Albertin et à la préfète de la Drôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2023.

La magistrate désignée,

D. DLa greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne à la préfète de la Drôme en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.