Le Tribunal Administratif de Grenoble annule la décision implicite par laquelle le préfet de l’Isère a refusé de renouveler la carte de résident de 10 ans de M. A..., ressortissant turc, en ne lui délivrant qu’une carte de séjour temporaire. La solution retenue est fondée sur le défaut de motivation de la décision implicite, le préfet n’ayant pas communiqué les motifs de son refus dans le délai d’un mois suivant la demande de l’intéressé, en méconnaissance de l’article L. 232-4 du code des relations entre le public et l’administration.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mars et 26 mai 2023, M. B... A..., représenté par Me Borges De Deus Correia dont Me Zaiem est administrateur provisoire de son cabinet, demande au tribunal :
d'annuler la décision par laquelle le préfet de l’Isère a implicitement refusé de lui renouveler sa carte de résident de 10 ans valable jusqu’au 28 août 2019 en se bornant à lui accorder une carte de séjour temporaire valable du 29 novembre 2022 au 28 novembre 2023 ;
d’enjoindre au préfet de lui délivrer une carte de résidence valable 10 ans sous astreinte de 100 euros par jour de retard dans le mois suivant la notification de la décision à intervenir, et à défaut, sous les mêmes conditions de délais et d’astreinte, de réexaminer sa situation administrative et de lui notifier une décision écrite et motivée ;
de mettre à la charge de l’État la somme de 1500 euros au titre de l’article L. 761 1 du code de justice administrative.
M. A... soutient que :
en l’absence de réponse à sa demande de communication de ses motifs, la décision implicite attaquée est entachée d’un défaut de motivation au regard des dispositions de l’article L. 232-4 du code des relations entre le public et l’administration ;
elle est entachée d’un vice de procédure en l’absence de saisine de la commission du titre de séjour pour avis sur le refus de renouvellement de sa carte de résident ;
elle est entachée d’une erreur de droit dès lors qu’il était titulaire d’une carte de résidence de 10 ans renouvelable de plein droit et que le préfet ne justifie d’aucun motif de fait et de droit qui pouvait justifier son refus.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2023, le préfet de l’Isère conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n’étant fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
le code des relations entre le public et l’administration ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Akoun a été entendu au cours de l’audience publique.
Les parties n’étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
M. A... est un ressortissant turc né le 8 février 1985. Conjoint d’une ressortissante française, il s’est vu délivrer depuis 2006 plusieurs titres de séjour en cette qualité, dont une carte de résident valable du 29 août 2009 au 28 août 2019. Par un arrêté du 25 février 2021, le préfet de l’Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire dans les trente jours, a fixé sa destination d’éloignement et a assorti ces décisions d’une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée de deux ans. Par jugement du 29 juin 2021, le tribunal administratif de Grenoble a annulé ce refus de titre de séjour pour être intervenu en méconnaissance des droits de la défense et, s’agissant de l’obligation de quitter le territoire français, pour méconnaissance des dispositions alors applicables du 4° de l’article L. 511-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Le 17 août 2021, le préfet de l’Isère a délivré à M. A... une carte de séjour temporaire portant la mention « vie privée et familiale » valable jusqu’au 16 août 2022. M. A... a toutefois formé un recours contre le refus implicite de lui délivrer une carte de résident de 10 ans. Par un jugement du 13 février 2024, le tribunal administratif a annulé cette décision de refus implicite, faute pour le préfet d’avoir communiqué les motifs de ce refus. Il était alors enjoint au préfet de réexaminer cette demande. Une nouvelle carte de séjour temporaire d’un an valable du 29 décembre au 28 novembre 2023 lui a été délivrée, révélant par là même une nouvelle décision implicite de refus de lui délivrer une carte de séjour de 10 ans. Par sa requête, M. A... en sollicite l’annulation.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
Aux termes de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : « Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police (…) ». Aux termes de l’article L. 232-4 du code des relations entre le public et l’administration : « Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ».
Par courrier reçu par le préfet de l’Isère le 27 janvier 2023, le conseil du requérant a sollicité pour le compte de celui-ci la communication des motifs de la décision implicite rejetant sa demande de titre séjour. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de l’Isère aurait communiqué à l’intéressé les motifs de sa décision dans le mois suivant la réception de cette demande. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l’article L. 232-4 du code des relations entre le public et l’administration.
Il résulte de ce qui précède que la décision implicite de rejet du préfet de l’Isère contestée doit être annulée sans qu’il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
L’annulation de la décision implicite de rejet par lequel le préfet de l’Isère a refusé le renouvellement de sa carte de résident implique nécessairement, au vu du motif retenu, que le préfet de l’Isère procède à un réexamen de la situation de M. A... dans un délai de deux mois. En revanche, il n’y a pas lieu d’assortir cette injonction d’une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de faire droit aux conclusions de M. A... présentées sur le fondement des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
La décision implicite du préfet de l’Isère refusant la délivrance d’une carte de résident à M. A... est annulée.
Il est enjoint à la préfète de l’Isère de procéder au réexamen de la situation de M. A... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à Me Zaiem, administrateur provisoire du cabinet de Me Borges de Deus Correia et à la préfète de l’Isère.
Délibéré après l'audience du 10 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Vial-Pailler, président,
Mme Fourcade, première conseillère,
Mme Akoun, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2025.
La rapporteure,
E. Akoun
Le président,
C. Vial-Pailler
Le greffier,
G. Morand
La République mande et ordonne à la préfète de l’Isère en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.