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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2302338

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2302338

mercredi 19 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2302338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSELARL ABOUDAHAB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 14 avril 2023 et le 18 avril 2023, M. B C, représenté par Me Aboudahab, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2023 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 mars 2023 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, en cas d'annulation du refus du titre de séjour, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de sa situation du requérant dans le même délai ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, en cas d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, de le munir sans délai d'une autorisation provisoire de séjour et de travail ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le refus de titre de séjour est entaché d'erreur de fait, d'une erreur manifeste d'appréciation, d'un défaut d'examen de sa situation et de méconnaissance de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'obligation de quitter le territoire français est privée de base légale en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait de l'intérêt de l'enfant protégé par l'article 3-1 de la convention sur les droits de l'enfant ;

- le refus de lui accorder un délai de départ volontaire méconnait l'article 3-1 de la convention sur les droits de l'enfant ;

- il méconnait un droit à un procès équitable garanti par l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est contraire à l'article 1 du protocole n° 1 additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et à l'article 14 du même texte ;

- il porte ainsi atteinte à ses droits en matière de travail ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait l'intérêt de l'enfant protégé par l'article 3-1 de la convention sur les droits de l'enfant ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 avril 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les observations de Me Aboudahab représentant M. C, assisté de Mme E, interprète en langue arabe, qui soutient, outre les moyens déjà soulevés dans ses écritures, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est pas justifiée et contraire à l'article 3-1 la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- les observations de Mme D représentant le préfet de l'Isère.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant marocain né en 1977, soutient être entré sur le territoire français le 1er février 2018. Père d'un enfant né le 27 avril 2019, de nationalité française, il a demandé, le 12 septembre 2019, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des 6° et 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté du 31 mars 2021, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Par un jugement n° 2102377 du 8 juillet 2021 confirmé en appel, le tribunal administratif de Grenoble a rejeté sa requête tendant à l'annulation de cet arrêté. Le 12 mai 2022, il a demandé un titre de séjour sur les fondements de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, à titre subsidiaire, de l'article L. 435-1 du même code. Par arrêté du 20 mars 2023, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sursis à statuer délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par un autre arrêté du même jour, le préfet l'a assigné dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours. Par sa requête, M. C demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'étendue du litige :

2. Il n'appartient pas au magistrat désigné par le président du tribunal administratif, saisi dans le cas prévu aux articles L. 614-6 et L. 614-7 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'un refus de titre de séjour. En conséquence, les conclusions dirigées contre le refus de titre de séjour et les conclusions aux fins d'injonction en ce qu'elles en sont l'accessoire doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal administratif de Grenoble. Il en va de même des conclusions présentées en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dans le cadre de cette instance.

Sur les conclusions d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ".

4. Aux termes de l'article 3, paragraphe 1, de la convention relative aux droits de l'enfant susvisée : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, les tribunaux des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

5. Aux termes de l'article 371-2 du code civil. " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. ". Aux termes de l'article 373-2-2 du même code : " I.-En cas de séparation entre les parents, ou entre ceux-ci et l'enfant, la contribution à son entretien et à son éducation prend la forme d'une pension alimentaire versée, selon le cas, par l'un des parents à l'autre, ou à la personne à laquelle l'enfant a été confié () ". L'article 371-4 du code civil dispose que " L'enfant a le droit d'entretenir des relations personnelles avec ses ascendants. Seul l'intérêt de l'enfant peut faire obstacle à l'exercice de ce droit ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. C est le père d'un enfant né le 27 avril 2019, de nationalité française reconnu le 13 mai 2019. Il est séparé de la mère de l'enfant depuis le mois de juillet 2020. Il a saisi en référé le juge aux affaires familiales le 8 mars 2021 pour lui permettre l'exercice de ses droits parentaux qui seraient, selon ses déclarations, refusés et entravés par la mère. Par jugement rendu le 3 mai 2021, le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Vienne a accordé à la mère de l'enfant l'exercice exclusif de l'autorité parentale tout en rappelant que l'autre parent conserve-le droit de surveiller l'entretien et l'éducation de l'enfant et de participer aux actes importants relatifs à sa vie. Il a également reconnu à M. C un droit de visite en lieu neutre une fois par mois pendant une durée minimum d'une heure qui sera susceptible d'extension jusqu'à la demi-journée sans possibilités de sorties en dehors de l'espace de rencontre et a fixé à 100 euros le montant de la contribution du père à l'entretien et à l'éducation de son enfant.

7. Par les relevés bancaires qu'il produit, M. C établit verser chaque mois une somme de 100 euros à la mère de son enfant depuis le mois de mai 2021. II ressort du relevé établi par l'association chargée d'organiser les rencontres avec l'enfant en lieu neutre que, depuis le mois d'octobre 2021, il a exercé, de manière assidue, le droit de visite mensuel qui lui a été reconnu. En se conformant ainsi pleinement aux modalités décidées par le juge aux affaires familiales, et bien que M. C ne bénéficie pas de l'autorité parentale conjointe selon ce jugement du 3 mai 2021 rendu dans un contexte très conflictuel alors que l'enfant avait deux ans, M. C doit être regardé comme contribuant effectivement, à la date de la décision attaquée, à l'entretien et à l'éducation de son fils français depuis environ 22 mois. Par ailleurs, par lettre du 15 décembre 2022 adressée à l'avocate de la mère de son enfant, son conseiller a sollicité la conclusion d'un accord amiable en vue de la poursuite de son droit de visite avant de saisir, à nouveau, le juge aux affaires familiales dans le cadre des procédures d'urgence. Au mois de février 2023, en l'absence de réponse à cette démarche et après en avoir informé les services du préfet de l'Isère, il a effectivement saisi le juge aux affaires familiales aux fins d'élargir ses droits de visite, de rétablir ses droits en matière d'autorité parentale et d'augmenter à 150 euros le montant de sa contribution compte tenu qu'il exerce une activité salariée d'ouvrier de fabrication depuis le mois de juin 2022 après avoir obtenu un récépissé de sa demande de titre de séjour l'autorisant à travailler. L'audience du juge aux affaires familiales est prévue le 23 mai 2023. Eu égard à l'ensemble de ces éléments et à leur chronologie, l'exécution de la mesure d'éloignement contestée aurait pour effet de priver l'enfant français de son père qui contribue effectivement depuis près de deux ans, dans la mesure de ses moyens, à son entretien et à son éducation. Par suite, l'arrêté du préfet de l'Isère doit être regardé comme portant atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant au sens des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que l'arrêté pris le 20 mars 2023 par le préfet de l'Isère doit être annulé en tant qu'il oblige M. C à quitter le territoire français sans délai et qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Par voie de conséquence, l'arrêté du 20 mars 2023 l'assignant à résidence doit être également annulé.

Sur les conclusions d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. En application de ces dispositions, l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français implique nécessairement, d'une part, qu'il soit enjoint au préfet de l'Isère, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, de réexaminer la situation de M. C au regard des règles applicables et des circonstances prévalant à la date à laquelle il statuera et, d'autre part, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, le temps nécessaire à ce réexamen, dans un délai de huit jours à compter de cette notification.

D E C I D E :

Article 1er :Les conclusions aux fins d'annulation pour excès de pouvoir de la décision relative au séjour, les conclusions aux fins d'injonction qui en sont l'accessoire et les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative sont réservées jusqu'à ce qu'il y soit statué en formation collégiale. Article 2 :Les décisions du 20 mars 2023 du préfet de l'Isère portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an sont annulées.Article 3 :L'arrêté du 20 mars 2023 du préfet de l'Isère portant assignation à résidence de M. C est annulé.

Article 4 :Il est enjoint au préfet de l'Isère de réexaminer la situation de M. C dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, le temps nécessaire à ce réexamen, dans un délai de huit jours à compter de cette notification.Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Aboudahab et au préfet de l'Isère.Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 avril 2023.

.

Le magistrat désigné,La greffière,

J-L. A E. Prost

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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