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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2302863

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2302863

mercredi 10 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2302863
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mai 2023, M. E A, représenté par Me Blanc, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er mai 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé la destination d'éloignement et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

3°) d'annuler l'arrêté du 1er mai 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a fait une application erronée de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ;

- l'interdiction de retour sur le territoire est insuffisamment motivée par rapport aux critères énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est insuffisamment motivé ;

- il est infondé ;

- l'obligation de pointage tous les jours à l'exception des dimanches et jours fériés est manifestement disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 mai 2023, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bedelet en application des chapitres VI à VII ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative.

Les parties ayant été convoquées à l'audience du 9 mai 2023 à 15h ;

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bedelet,

- et les observations de M. A, assisté de Mme D, interprète en albanais. M. A conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et soutient en outre qu'il est menacé en cas de retour au Kosovo et que sa sœur réside en France.

Le préfet de la Haute-Savoie n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience ;

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant kosovar né en 1991, demande l'annulation de l'arrêté du 1er mai 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé la destination d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Il demande également d'annuler l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai :

3. M. A réside en France depuis moins de quatre ans à la date de l'arrêté attaqué et s'y est maintenu malgré deux précédentes mesures d'éloignement. S'il se prévaut de la présence en France de son épouse et de leurs trois enfants mineurs, rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue au Kosovo, pays dont le couple a la nationalité et alors que son épouse est également en situation irrégulière et a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 23 mars 2022 confirmée par la juridiction administrative. Il n'est pas établi que les enfants du couple ne puissent y suivre leur scolarité. Par ailleurs, le requérant ne démontre pas de la présence en France de sa sœur, comme il le soutient au cours de l'audience, ni être dépourvu d'attache familiale dans son pays d'origine. S'il produit un certificat médical d'un médecin généraliste du 18 août 2020 et d'un compte rendu des entretiens émanant d'un psychologue du 24 mars 2022 faisant état de troubles psychologiques de son épouse, ces pièces ne suffisent pas à démontrer que l'état de santé de cette dernière ferait obstacle à son éloignement du territoire français. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

4. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () / 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

5. M. A soutient que sa situation justifiait de lui accorder un délai de départ volontaire. Pour lui en refuser le bénéfice, le préfet s'est fondé sur les dispositions précitées de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux motifs que l'intéressé a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français, qu'il s'est soustrait à l'exécution de deux précédentes mesures d'éloignement et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes notamment parce qu'il s'est soustrait aux obligations de son assignation à résidence du 2 novembre 2021 en ne se présentant pas à l'embarquement pour les vols des 11 mars 2022 et 21 septembre 2022 qui lui avaient été réservés. M. A, qui ne conteste pas ces motifs, n'est pas fondé à soutenir que les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ont été méconnues.

Sur l'interdiction de retour :

6. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

7. En premier lieu, il ressort de l'arrêté attaqué que pour prononcer à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, le préfet de la Haute-Savoie a pris en compte l'ensemble des critères mentionnés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision n'est donc entachée d'aucun défaut de motivation.

8. En second lieu, le requérant ne justifie d'aucune circonstance humanitaire au sens des dispositions citées au point 6. Dans ces circonstances et compte tenu de ce qui a été dit au point 3, la décision n'est pas entachée d'une erreur d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9. Si M. A soutient qu'il est menacé en cas de retour au Kosovo, il ne produit aucun justificatif à l'appui de ses allégations alors d'ailleurs que sa demande d'asile a été rejetée par les autorités compétentes. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.

Sur l'assignation à résidence :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

11. L'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles il se fonde. En outre, il mentionne que M. A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai le 1er mai 2023, qu'il ne peut quitter immédiatement le territoire mais que son éloignement demeure une perspective raisonnable et qu'il justifie de son identité et d'une adresse dans le département de la Haute-Savoie. Dans ces conditions, l'arrêté attaqué est suffisamment motivé au regard des dispositions précitées. Par suite, le moyen doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé () ". Aux termes de l'article L. 732-3 du même code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. Elle est renouvelable une fois dans la même limite de durée ". Aux termes de l'article R. 733-1 de ce code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : () / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés () ".

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'exécution de la mesure d'éloignement dont M. A fait l'objet ne constituerait pas une perspective raisonnable. Par suite, la décision attaquée ne méconnait pas les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. En dernier lieu, M. A ne se prévaut d'aucune contrainte particulière qui rendrait disproportionnée l'obligation qui lui a été faite par le préfet de la Haute-Savoie de se présenter chaque jour, hors dimanche et jours fériés, entre 8 heures et 10 heures, à la police aux frontières d'Annemasse, en charge des pointages. Eu égard aux modalités retenues et à leur durée limitée, le moyen tiré du caractère disproportionné de la mesure doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A contre les deux arrêtés susvisés doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :M. A est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :La requête de M. A est rejetée.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. A, à Me Blanc et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mai 2023.

La magistrate désignée,

A. Bedelet

La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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