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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2302916

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2302916

vendredi 2 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2302916
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMATHIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mai 2023, Mme D, représentée par Me Mathis demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2023 portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour d'une durée d'un an sur le territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans un délai d'un mois, à compter du prononcé du jugement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

La décision fixant le pays de destination :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les articles 2 et 3 de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

La décision portant refus de délai de départ volontaire :

- méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

L'interdiction de retour :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est insuffisamment motivée ;

- n'est pas nécessaire.

Le préfet de la Savoie n'a pas produit de mémoire en défense mais plusieurs pièces enregistrées le 31 mai 2023.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application des chapitres VI à VII ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Mathis, représentant Mme B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Eu égard à l'urgence à statuer sur la requête, il y a lieu d'admettre Mme B à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

2. Mme B, ressortissante albanaise, née en 2000, déclare être entrée sur le territoire français le 8 décembre 2019. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en date du 10 avril 2020, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 30 septembre 2020. Par un arrêté du 3 septembre 2020, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Son recours à l'encontre de cet arrêté a été rejeté par un jugement du 10 novembre 2020 du tribunal administratif de Grenoble. Par l'arrêté attaqué du 3 mai 2023, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Par un arrêté du 3 mai 2023, Mme B a été assignée à résidence pour une durée de 45 jours par le préfet de la Savoie.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. L'arrêté attaqué vise les conventions internationales ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile appliquées et mentionne les éléments de fait propres à la situation de Mme B. Il répond ainsi aux exigences énoncées aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté. Par ailleurs, contrairement à ce que soutient la requérante, la motivation de l'arrêté litigieux établit que le préfet de la Savoie a procédé à un examen attentif et particulier de sa situation personnelle.

4. Mme B, selon ses déclarations, est arrivée en France le 8 décembre 2019. Si elle est présente sur le territoire français depuis plus de trois ans, elle s'y est maintenue irrégulièrement et n'a pas respecté l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 3 septembre 2020. Mme B soutient avoir établi en France le centre de ses intérêts matériels et moraux en ayant fourni d'importants efforts pour apprendre le français, en ayant réussi un BTS en 2022 et en ayant conclu un pacte civil de solidarité avec un ressortissant français. Toutefois, sa relation avec ce ressortissant est récente et elle ne justifie sur le plan professionnel que d'une promesse d'embauche. Dans ces conditions, l'obligation de quitter le territoire français ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme B qui lui est garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni n'est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

5. Mme B n'est pas fondée à invoquer l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, par voie d'exception, à l'encontre de la décision fixant le pays de destination dès lors qu'elle n'a pas démontré celle-ci.

6. Mme B soutient qu'elle a subi de nombreuses menaces et actes d'intimidation de la part de son ancien petit ami qui n'a pas accepté leur rupture. Toutefois, par son seul récit, particulièrement vague et qui n'a du reste convaincu ni l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ni la Cour nationale du droit d'asile, elle n'établit pas encourir des risques en cas de retour en Albanie. Dès lors, elle n'est pas fondée à soutenir qu'en autorisant son renvoi en Albanie, le préfet de la Savoie a méconnu les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui, respectivement, affirment le droit à la vie et proscrivent les traitements inhumains et dégradants.

Sur la décision portant absence de délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : /2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; /3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la requérante s'est maintenue irrégulièrement en France et n'a pas exécuté une précédente décision d'obligation de quitter le territoire national en date du 3 septembre 2020 et qu'elle manifeste son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions, le préfet de Savoie pouvait la priver d'un délai de départ volontaire sans que sa décision soit entachée d'erreur de droit.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ()". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. "

10. Le préfet de la Savoie soutient dans l'arrêté contesté que Mme B aura la possibilité de solliciter l'abrogation de l'interdiction de retour afin de solliciter la délivrance d'un visa long séjour. Toutefois, compte tenu de l'enregistrement récent du pacte civil de solidarité conclu avec un ressortissant français, Mme B est fondée à soutenir qu'en prononçant une interdiction de retour du territoire français d'une durée d'un an, le préfet de la Savoie a commis une erreur d'appréciation. Mme B est donc fondée à demander l'annulation de l'arrêté en ce qu'il a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions accessoires de la requête :

11. Les conclusions aux fins d'injonction doivent être rejetées en conséquence du rejet des conclusions principales des requêtes.

12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de Mme B présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 3 mai 2022 est annulé en ce qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Article 3 : Le surplus de conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Mathis et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2023.

La magistrate désignée,

AS. CLe greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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