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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2302933

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2302933

mercredi 17 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2302933
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 7
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mai 2023, Mme A C, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet du Rhône du 21 avril 2023 ayant ordonné sa remise aux autorités allemandes ;

3°) d'enjoindre au préfet du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête a été introduite dans le délai de recours contentieux ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- le préfet aurait dû instruire sa demande d'asile en application de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le préfet ne justifie pas de l'accord de l'Allemagne à sa prise en charge, ni que la demande de prise en charge a été suffisamment motivée ;

- l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 a été méconnu dans la mesure où l'entretien dont elle a bénéficié n'a pas été mené par un agent spécialement habilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2023, le préfet du Rhône conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. L'Hôte, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,

- et les observations de Me Huard, représentant Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, de nationalité serbe, déclare être entrée en France irrégulièrement pour la dernière fois le 19 février 2022. Elle a sollicité l'asile en France le 28 novembre 2022. La consultation du fichier Eurodac a révélé qu'elle avait déjà sollicité l'asile en Allemagne le 21 août 2013 et le 19 novembre 2021. Le préfet du Rhône a alors saisi les autorités de ce pays d'une demande de reprise en charge. L'Allemagne ayant donné son accord, il a pris, le 21 avril 2023, un arrêté ordonnant la remise de l'intéressée aux autorités allemandes. Mme C demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président (). " Eu égard à l'urgence qu'il y a à statuer sur la situation de Mme C, il y a lieu de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

3. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

4. L'arrêté du 21 avril 2023 vise le règlement (UE) n° 604/2013, en particulier son article 18, ainsi que deux règlements portant modalités d'application du règlement n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable d'une demande d'asile. Il relève le caractère irrégulier de l'entrée en France de Mme C, outre qu'il mentionne la présence en France de son époux et de leur fille, le signalement en tant que victime de violences conjugales dont elle fait l'objet et son entrée en France pour la première fois en 2011 alors qu'elle était mineure. Il rappelle le déroulement de la procédure suivie lorsque la requérante s'est présentée devant les services du préfet du Rhône. Il constate qu'il n'est établi ni que les autorités allemandes auraient pris à l'encontre de l'intéressée une mesure d'éloignement mise à exécution, ni que celle-ci aurait quitté le territoire des Etats membres pendant une durée au moins égale à trois mois. Il mentionne que la consultation du système Eurodac a montré que Mme C avait sollicité l'asile en Allemagne à deux reprises et précise la date et le numéro de ses demandes. Ainsi, il énonce, avec une précision suffisante, les considérations de fait et de droit qui le fondent. L'arrêté litigieux satisfait, par suite, à l'exigence de motivation posée par les dispositions précitées.

5. En deuxième lieu, en vertu de l'article 5 du même règlement, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité.

6. Il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que Mme C a bénéficié le 28 novembre 2022 d'un entretien individuel au cours duquel elle a pu faire valoir toute observation utile, en langue française qu'elle a déclaré comprendre. Le compte-rendu de l'entretien indique qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère. En l'absence de tout élément de preuve contraire, cette mention suffit à regarder cet agent comme ayant eu la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, Mme C n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été privée des garanties prévues par l'article 5 du règlement du 26 juin 2013.

7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que les autorités allemandes ont été saisies d'une demande de prise en charge le 27 janvier 2023 et ont donné leur accord explicite le 31 janvier suivant. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la demande de reprise en charge ait été insuffisamment renseignée pour permettre à l'Allemagne d'en apprécier, en toute connaissance de cause, le bien-fondé.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

9. Mme C fait valoir qu'elle serait entrée en France en 2011 avec ses parents, alors qu'elle était âgée de 12 ans, qu'elle aurait vécu sur le territoire français durant 10 ans, que sa fille serait née en octobre 2015 sur le territoire français où elle serait scolarisée, que ni elle ni sa fille ne maitriseraient la langue et la culture allemandes, enfin que ses parents résideraient également en France. Elle indique aussi que, fuyant les violences conjugales dont elle faisait l'objet, elle se serait rendue en Allemagne pour déposer une demande d'asile, qui aurait été rejetée. Toutefois, elle ne produit aucune pièce à l'appui de ses dires. Il ressort à l'inverse des éléments produits en défense que l'Allemagne a donné son accord pour la reprise en charge de sa fille. Les parents de Mme C sont en situation irrégulière sur le territoire français depuis le rejet définitif de leur demande d'asile par la Cour nationale du droit d'asile en 2013. La requérante a elle-même fait l'objet de deux mesures d'éloignement édictées les 22 juin 2017 et 17 décembre 2019. Dans ces circonstances, et en l'absence de tout élément justificatif produit par la requérante sur sa situation personnelle, elle n'est pas fondée à soutenir que le préfet du Rhône aurait méconnu les dispositions précitées de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 en s'abstenant d'instruire sa demande d'asile.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme C aux fins d'annulation et d'injonction doivent être rejetées.

Sur les conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, une somme au titre des frais exposés par Mme C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme C est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Huard et au préfet du Rhône.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2023.

Le magistrat désigné,

V. L'HÔTE

La greffière,

E. PROST

La République mande et ordonne au préfet du Rhône en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2302933

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