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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2303015

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2303015

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2303015
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 6
Avocat requérantHOURLIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 mai 2023, Mme B A, représentée par Me Hourlier, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler, à titre principal, l'arrêté du 19 avril 2023 en tant que le préfet de la Savoie l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ; d'annuler, à titre subsidiaire, la décision en ce qu'elle assortit l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire n'est pas motivée ;

- le préfet s'est cru en situation de compétence liée ;

- l'obligation de quitter le territoire méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'interdiction de retour sur le territoire est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur de droit ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 mai 2023, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a délégué les pouvoirs qui lui sont attribués par les dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à M. Vial-Pailler, vice-président.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le magistrat désigné a présenté son rapport au cours de l'audience publique et a entendu les observations de Me Hourlier, représentant Mme B A et de cette dernière, assistée de Mme C, interprète.

Après avoir prononcé, à l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante albanaise née en 1993, déclare être entrée en France le 19 juillet 2021. Le bénéfice d'une protection au titre de l'asile lui a été refusé par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 novembre 2021. Par un premier arrêté du 27 janvier 2022, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif le 25 mars 2022, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an. Le recours de Mme A contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 22 novembre 2021 a été rejeté par une décision n° 22002824 de la cour nationale du droit d'asile du 14 février 2022. Une demande de réexamen déposée auprès de l'OFPRA le 8 juin 2022, a été rejetée le 25 août 2022. La CNDA a rejeté le recours par ordonnance du 21 décembre 2022 (n° 22052913). Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de l'arrêté du 19 avril 2023 en tant que le préfet de la Savoie l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

3. L'arrêté attaqué comprend les considérations de droit et les éléments de fait qui le fondent. Le préfet n'est pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments tenant à la situation personnelle dont la requérante entend se prévaloir. Dès lors, la requérante n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté serait insuffisamment motivé.

4. Par ailleurs, le prononcé des décisions de retour ne saurait avoir un caractère automatique, alors qu'il appartient à l'autorité administrative de se livrer à un examen de la situation personnelle et familiale de l'étranger et de prendre en compte les éventuelles circonstances faisant obstacle à l'adoption d'une mesure d'éloignement à son encontre. Contrairement à ce que soutient la requérante, il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Savoie, qui ne s'est pas cru en situation de compétence liée à la suite du rejet de sa demande d'asile, a procédé à un examen réel, sérieux et approfondi de sa situation, avant de prononcer une obligation de quitter le territoire français. Le préfet de la Savoie a notamment, indiqué dans sa décision : " que l'intéressée est séparée avec deux enfants à charge ; qu'elle ne justifie pas avoir tissé des liens personnels et familiaux autres qu'avec sa famille ; qu'elle n'est par ailleurs pas dépourvue d'attaches familiales et personnelle dans son pays d'origine où elle a vécu vingt-huit années, soit la majeure partie de sa vie, qu'ainsi, au vu de ces éléments, il n'est pas porté une atteinte disproportionnée à sa situation personnelle et familiale ". Par suite, les moyens tirés du défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle et de l'erreur de droit doivent être écartés.

5. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

6. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas pour objet ni pour effet, par elle-même, de renvoyer l'intéressée dans son pays d'origine. Dès lors, le moyen tiré de ce que la mesure d'éloignement en cause serait contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, est inopérant.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

7. En premier lieu, ainsi qu'il vient d'être mentionné, la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai n'étant pas illégale, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision d'absence de délai de départ.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

9. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

10. L'arrêté litigieux vise l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et relève, notamment, que Mme A est : " séparée avec deux enfants à charge, elle est dépourvue de toutes attaches familiales sur le territoire français et ne justifie pas en être dépourvue dans son pays d'origine où résident ses parents, une sœur et un frère et où elle a vécu jusqu'à l'âge de 28 ans soit la majeure partie de sa vie ; qu'elle se maintient sciemment en situation irrégulière sur le territoire français malgré le rejet de sa demande d'asile et n'a engagé aucune démarche en vue de régulariser sa situation administrative ; qu'elle a déclaré avoir quitté son pays en 2021, et être arrivée en France le 15 juillet 2021 où elle a déposé une demande d'asile ; que cette demande a été rejetée ; qu'elle a fait l'objet d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français édicté par le préfet de la Savoie le 27 janvier 2022, notifié le 02 février 2022, confirmé par le tribunal administratif de Grenoble par décision du 25 mars 2022 ; qu'elle ne justifie pas disposer de moyens d'existence, de la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'elle pourrait engager en France, ainsi que de garanties de rapatriement. Ainsi, compte tenu des circonstances propres au cas d'espèce une interdiction de retour de 1 an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au regard de sa vie privée et familiale ". Ainsi, la décision contestée énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde pour interdire à Mme A de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an et mentionne les éléments au vu desquels cette décision a été prise, tant dans son principe que dans sa durée. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an prononcée par le préfet de la Haute-Savoie serait insuffisamment motivée.

11. En troisième lieu, il est constant que Mme A ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point 10, elle n'est présente en France que depuis moins de deux ans à la date de la décision attaquée et ne justifie pas avoir noué des attaches professionnelles ou familiales d'une intensité particulière durant son séjour en France. En outre, elle s'est soustraite à une précédente mesure d'éloignement.

12. Si, par ailleurs, Mme A soutient que la décision attaquée est entachée de plusieurs erreurs de fait et de droit dès lors qu'en premier lieu, sa demande de réexamen d'asile lui donnait le droit de se maintenir sur le territoire français, qu'il ne saurait lui être reproché de s'être maintenue irrégulièrement sur le territoire, dès lors qu'elle n'a fait qu'exercer ses droits et les voies de recours qui lui étaient offertes et qu'en second lieu, le préfet de la Savoie justifie sa décision en considération des moyens insuffisants dont elle dispose : absence de prise en charge des soins par une assurance privée, absence de garantie de rapatriement, critères non prévus à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Savoie aurait pris la même décision s'il s'était uniquement fondé sur les motifs mentionnés au point 11. Par suite, Mme A n'est pas fondée à soutenir qu'en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet de la Savoie a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A aux fins d'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses concluions au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, à Me Hourlier et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

Le magistrat désigné,

C. Vial-Pailler

Le greffier,

G. Morand

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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