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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2303382

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2303382

mercredi 31 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2303382
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 mai 2023, M. A C, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté, en date du 24 mai 2023, par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'une année ;

2°) d'annuler l'arrêté du même jour par lequel ledit préfet l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de supprimer son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance de son droit à être entendu, composante du principe général du droit de l'Union européenne garantissant les droits de la défense et le droit à une bonne administration ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention de New York relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

En ce qui concerne la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle méconnait son droit à un procès équitable, son doit au respect de sa vie privée et familiale, l'intérêt supérieur de ses enfants mineurs, et est disproportionnée ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

- elle doit être annulée par voie de conséquence ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle est disproportionnée et méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme ;

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

- elle doit être annulée par voie de conséquence.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le traité sur l'Union européenne et le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à M. B les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 30 mai 2023 à 14h, le magistrat désigné a présenté son rapport, et entendu les observations de Me Huard,

La clôture de l'instruction a, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, été prononcée à 14h20.

Considérant ce qui suit :

1.M. A D C, ressortissant tunisien né le 20 août 1979, déclare être entré sur le territoire français en décembre 2002. Il a été admis au séjour en qualité de salarié entre le 18 juin 2010 et le 17 juin 2012 puis, après qu'il ait créé son entreprise de revêtement de sol et des murs le 1er juillet 2012, s'est vu délivrer un titre de séjour en qualité de commerçant, valable jusqu'au 4 septembre 2013. Le 25 juillet 2019, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de père d'un enfant français sur le fondement des dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui lui a été refusé par un arrêté du 23 avril 2021 l'obligeant également a quitté le territoire. Le recours qu'il a formé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal de céans du 23 septembre 2021. Par les arrêtés attaqués du 24 mai 2023, le préfet de l'Isère l'a à nouveau obligé à quitter sans délai le territoire français, lui a fait interdiction de retour pour une durée d'un an, et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2.En premier lieu, cette décision énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et permettent à l'intéressé de la contester utilement. Le préfet n'étant pas tenu de mentionner dans sa décision tous les éléments caractérisant la vie privée et familiale en France de l'intéressée, celle-ci satisfait à l'obligation de motivation prévue à l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au demeurant, cette décision indique bien que M. C a déclaré être le père de six enfants.

3.En deuxième lieu, le droit d'être entendu implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français non prise concomitamment au refus de délivrance d'un titre de séjour, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Une violation des droits de la défense, en particulier du droit d'être entendu, n'entraîne l'annulation de la décision prise au terme de la procédure administrative en cause que si, en l'absence de cette irrégularité, cette procédure pouvait aboutir à un résultat différent.

4.En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait été, à un moment de la procédure, informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ou mise à même de présenter des observations, la garde à vue dont il a fait l'objet à la suite de la dénonciation de faits de violence conjugale par son ancienne compagne n'ayant pas une telle finalité. Dans ces conditions le préfet de l'Isère a entaché sa décision d'irrégularité. Cependant, il résulte des termes mêmes de l'arrêté attaqué que celui-ci a tenu compte dans sa décision des allégations de l'intéressé concernant sa situation professionnelle et familiale, notamment du fait qu'il a déclaré être entré en France en 2002 et qu'il serait le père de six enfants mineurs français, ainsi que de la présence de son frère et de sa sœur sur le territoire national. Si le préfet n'a pas été informé du fait que son ancienne compagne l'a cité à comparaitre devant le juge des affaires familiales, cette circonstance n'aurait pu avoir d'incidence sur le sens de sa décision portant obligation de quitter le territoire français eu égard à l'objet de cette dernière. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait pris une décision différente s'il avait mis M. C à même de présenter des observations sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Le moyen doit, par suite, être écarté.

5.En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, de tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6.M. C fait valoir qu'il réside en France depuis 2002 et qu'il a résidé régulièrement sur le territoire français durant plusieurs années avec ses six enfants mineurs âgés de 2 à 11 ans, de nationalité française, et dont il participe à l'entretien et à l'éducation, qu'il maîtrise la langue française et qu'il a tissé des liens forts en France sur le plan amical, familial et professionnel.

7.Cependant, M. C n'apporte aucun élément de nature à établir la continuité de son séjour sur le territoire français depuis l'année 2002 comme il le soutient. De plus, s'il se prévaut désormais de la paternité de six enfants de nationalité française, il est constant qu'il n'a reconnu que l'ainée, née en 2012, et qu'il n'avait jusqu'ici jamais mentionné l'existence des cinq autres. Les quatre attestations de voisins qu'il produit, s'ils attestent de contacts ponctuels avec les enfants de son ancienne compagne, sont rédigées en des termes vagues et peu circonstanciés et ne présentent pas de caractère probant, s'agissant notamment de l'intensité et de la régularité des liens entretenus avec ces derniers. De même, si son ancienne compagne a reconnu dans sa requête du 27 avril 2023 devant le juge des affaires familiales qu'il en était le géniteur, cette seule circonstance ne saurait suffire à établir qu'il entretiendrait avec eux des liens stables et intenses, alors qu'il se borne à produire la première page de cette requête et que la nature des demandes formées par son ancienne compagne est ainsi inconnue. Enfin, M. C n'apporte aucun élément de nature à justifier de son intégration dans la société française, et a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement par un arrêté du 23 avril 2021, qu'il s'est abstenu d'exécuter malgré le rejet du recours qu'il avait formé à son encontre.

8.Dans ces conditions, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne méconnaît pas la protection contre l'éloignement instituée par les dispositions précitées du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle ne peut davantage être regardée, compte tenu des buts en vue desquels elle a été prise, comme portant une atteinte disproportionnée au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale ou comme méconnaissant l'intérêt supérieur des enfants de son ancienne compagne. Par suite, cette décision ne méconnaît ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Pour les mêmes raisons, cette décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9.Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ".

10.En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, ainsi qu'il a été dit, que M. C a été cité à comparaitre par son ancienne compagne devant le juge des affaires familiales, l'audience devant se tenir le 15 juin 2023. S'il peut s'y faire représenter par un avocat, ce droit constitue une simple faculté, et sa comparution personnelle apparait utile en l'espèce. Dans ces circonstances particulières, quand bien même M. C ne justifie pas en l'état du dossier entretenir des liens stables et intenses avec les enfants de son ancienne compagne, alors au demeurant qu'il n'a reconnu sa paternité qu'envers l'ainée, le préfet de l'Isère a entaché sa décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, qui fait obstacle à ce qu'il puisse comparaitre personnellement devant le juge des affaires familiales, d'une erreur d'appréciation.

11.Il résulte de ce qui précède que la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire contenue dans l'arrêté attaqué du 24 mai 2023 doit être annulée.

Sur les décisions subséquentes :

12.Aux termes de l'article L. 612-6 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ". Aux termes de l'article L. 730-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, dans les conditions prévues au présent titre, assigner à résidence l'étranger faisant l'objet d'une décision d'éloignement sans délai de départ volontaire ou pour laquelle le délai de départ volontaire imparti a expiré et qui ne peut quitter immédiatement le territoire français. () ".

13.Par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14.Le présent jugement implique seulement qu'il soit enjoint au préfet de l'Isère de procéder à l'effacement du signalement de M. C aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu de lui enjoindre de prendre une telle mesure dans les meilleurs délais.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros au titre des frais exposés en cours d'instance et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions contenues dans les arrêtés susvisés portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, interdiction de retour sur le territoire français et assignation à résidence sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Isère procéder dans les meilleurs délais à l'effacement du signalement de M. C aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : L'Etat versera à M. C la somme de 900 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et au préfet de l'Isère, ainsi qu'à Me Huard.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mai 2023.

Le magistrat désigné,

N. BLe greffier,

G. MORAND

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° N°s 230338

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