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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2304246

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2304246

lundi 25 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2304246
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCHURMANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2023, Mme C E, représentée par Me Schürmann, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté n° 2023- 124 du 9 juin 2023 par lequel le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a désigné le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte journalière de 150 euros ou subsidiairement, de réexaminer sa situation aux mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché de l'incompétence de son signataire ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- il est entaché d'un vice de procédure tiré de l'absence de production de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- le refus de titre de séjour méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation du fait de son état de santé ;

- son droit à une vie privée et familiale, tel que protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, qui s'exerce en France depuis 2014, a été méconnu ; elle n'a plus de lien avec son pays d'origine.

Par un mémoire enregistré le 8 août 2023, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet de la Savoie fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 6 juillet 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 août 2023 en application de l'article R. 776-11 du code de justice administrative.

Par mémoires enregistrés le 30 et 31 août 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a présenté des observations. Ces mémoires, parvenus après la clôture de l'instruction, n'ont pas été communiqués aux parties.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique du 11 septembre 2023, Mme D a lu son rapport.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C E, ressortissante congolaise, âgée de 75 ans, est entrée en France le 16 novembre 2014 selon ses déclarations. Après le rejet définitif de sa demande d'asile, elle a fait l'objet de refus de titre de séjour et de mesures d'éloignement à laquelle elle n'a pas déféré. Le 11 octobre 2022, elle a présenté une nouvelle demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué, le préfet de la Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a désigné le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par Mme B A, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, laquelle disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 22 mai 2023, régulièrement publié le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte en cause doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comprend les considérations de droit et les éléments de fait qui le fondent. Le préfet n'est pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments tenant à la situation personnelle dont la requérante entend se prévaloir. Dès lors, celle-ci n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté est entaché d'un défaut de motivation.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que la demande de délivrance d'un titre de séjour en raison de son état de santé présentée par Mme E a fait l'objet d'un avis émis par le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) le 2 février 2023, qui a été produit dans l'instance. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure doit être écarté.

7. Par ailleurs, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, de sa capacité à bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. En cas de doute, il lui appartient de compléter ces échanges en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

8. Le collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé, dans son avis émis le 2 février 2023, que l'état de santé de l'intéressée nécessite une prise en charge médicale dont le défaut est susceptible d'entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais qu'elle peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié à son état de santé dans son pays d'origine. Il est ajouté qu'elle peut voyager sans risque pour sa santé.

9. Mme E conteste cet avis médical en faisant valoir qu'un traitement médical en République démocratique du Congo (RDC) est soit indisponible, soit trop onéreux pour qu'elle y ait effectivement accès et qu'en outre, son retour dans son pays d'origine ne ferait que réactiver sa maladie psychique.

10. Il ressort des pièces du dossier que la requérante souffre de " troubles psychiatriques évocateurs de pyscho-traumatisme " et que son état nécessite une prise en charge médicale. Toutefois, si des praticiens du centre hospitalier de Savoie et un médecin généraliste ont indiqué qu'elle ne pourrait pas être soignée dans de bonnes conditions en RDC, ils ne précisent pas sur quelle source d'information ils se sont fondés pour affirmer l'absence de disponibilité du traitement dans ce pays. En outre, l'intéressée n'établit pas que les traitements médicaux qui lui ont été prescrits par l'ordonnance du 4 mai 2023 ne sont pas disponibles dans son pays d'origine, ni que les soins ne lui seraient pas financièrement accessibles dans son pays d'origine. Par ailleurs, si la requérante produit un rapport de l'OSAR du 28 février 2022 sur l'accès à des soins psychiatriques dans ce pays, ce document à caractère général ne permet pas d'établir que Mme E ne pourrait pas personnellement y bénéficier de la prise en charge que requiert son état psychique. Enfin, les pièces produites par la requérante, qui reposent sur ses seules déclarations, ne permettent pas davantage de rattacher les troubles psychiques dont elle souffre à sa vie en RDC alors, qu'au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée et qu'elle n'allègue même pas avoir fait l'objet de mauvais traitements dans son pays d'origine.

11. Mme E conteste également pouvoir voyager sans risque pour sa santé vers son pays d'origine. Toutefois, les pièces médicales qu'elle produit ne suffisent pas à infirmer l'avis du collège des médecins de l'OFII sur ce point, pièces qui auraient pu être complétées par un examen médical lors de la visite médicale pour laquelle l'OFII l'a convoquée le 5 janvier 2023 et à laquelle elle ne s'est pas présentée sans en justifier.

12. Dans ces conditions, la démonstration de la requérante demeure insuffisante pour remettre en cause l'avis du collège des médecins de l'OFII. Par suite, Mme E n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Savoie, en refusant de lui délivrer un titre de séjour a méconnu les dispositions des articles L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'en adoptant la décision en litige, il a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la mesure sur sa situation personnelle.

13. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservé dans son pays d'origine. En outre, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas aux ressortissants étrangers le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer leur vie privée et familiale.

14. Mme E soutient résider en France depuis 2014. Toutefois, elle a constamment séjourné en situation irrégulière, en dehors des périodes d'instruction de ses demandes de titre de séjour et ce, en dépit de deux mesures d'éloignement confirmées par des décisions de justice, ce qui n'est pas le gage d'une bonne insertion dans la société française, qui repose sur le respect des décisions administratives et des décisions de justice. En outre, et en dehors de quelques attestations de sympathie, elle ne fait état d'aucune attache familiale ou sociale, ni d'aucune insertion en France. En revanche, elle conserve des attaches en RDC où elle a vécu jusqu'à l'âge de 67 ans et elle n'établit pas ne pas entretenir de liens avec ses cinq enfants qui y vivent. Dans ces circonstances, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation doivent être rejetées. Il y a lieu de rejeter également, par voie de conséquence, les conclusions accessoires à fins d'injonction sous astreinte et les conclusions de son avocat tendant à l'application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er :Mme E est admise au bénéfice de l'aide juridique provisoire.

Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 3 :Les conclusions de Me Schürmann tendant à l'application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sont rejetées.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à Mme C E, à Me Schürmann et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 11 septembre 2023 à laquelle siégeaient :

M. Sauveplane, président,

Mmes D et Barriol, premières conseillères.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 septembre 2023.

La rapporteure,

C. D

Le président,

M. Sauveplane

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet la Savoie en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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