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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2304664

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2304664

jeudi 3 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2304664
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 19 juillet 2023 et 1er août 2023, M. C D, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2023 par lequel la Préfète de la Drôme l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2000 euros à verser à son conseil au titre des articles L 761-1 du code de justice administrative et 37 la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de destination :

- l'auteur de l'acte est incompétent ;

-la décision est entachée de défaut de motivation ;

- la décision méconnaît l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne ;

- la décision méconnait l'article L 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît l'article 28 (3) de la directive 2004/38 /Conseil d'Etat du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union ;

-à titre subsidiaire la décision méconnaît l'article L 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

Par un mémoire enregistré le 31 juillet 2023, la Préfète de la Drôme conclut au rejet de la requête ;

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le traité sur l'Union européenne ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Morel, en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Morel et a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant néerlandais est né le 24 janvier 1986 à Saint Martin (Antilles néerlandaises). Il a été écroué dans divers établissements pénitentiaires, dont notamment en 2015 celui d'Alençon-Condé-sur-Sarthe. Il y a fait l'objet d'une condamnation pour des faits de violences commis lors de son emprisonnement. Par un arrêté en date du 6 juillet 2023, la Préfète de la Drôme l'a obligé à quitter le territoire et a fixé le pays de destination. M. D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. L'arrêté attaqué a été signé par Mme A B, Chef du bureau de l'immigration et de l'intégration à la préfecture, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 19 juillet 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de la Drôme du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte, qui manque en fait, doit être écarté.

4. L'arrêté attaqué vise les conventions internationales ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile appliquées et mentionne les éléments propres à la situation de M. D. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'obligation de quitter le territoire français sans délai doit être écarté.

5. Aux termes de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 234-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. ". Aux termes de l'article L. 233-1 de ce code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / 3° Ils sont inscrits dans un établissement fonctionnant conformément aux dispositions législatives et réglementaires en vigueur pour y suivre à titre principal des études ou, dans ce cadre, une formation professionnelle, et garantissent disposer d'une assurance maladie ainsi que de ressources suffisantes pour eux et pour leurs conjoints ou descendants directs à charge qui les accompagnent ou les rejoignent, afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale ; / 4° Ils sont membres de famille accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées aux 1° ou 2° ; / 5° Ils sont le conjoint ou le descendant direct à charge accompagnant ou rejoignant un citoyen de l'Union européenne qui satisfait aux conditions énoncées au 3°. ".

6. Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement et d'interdiction de circulation sur le territoire français à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique ainsi que de son intégration.

7. M. D soutient qu'étant incarcéré depuis 2011, il ne peut être retenu à son encontre l'existence d'une menace réelle actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française. Toutefois il a été condamné par le tribunal de Basse-Terre le 21 octobre 2011 pour des faits de recel de bien provenant de vol, récidive de tentative de vol aggravé par deux circonstances, récidive de vol aggravé par deux circonstances. Il a été condamné par le tribunal de Pointe-à-Pitre le 15 décembre 2011 pour vol aggravé par deux circonstances. Il a été condamné le 13 janvier 2012 par le tribunal de Basse-Terre pour évasion avec menace d'une arme ou d'une substance incendiaire ou toxique ainsi que tes faits de vol aggravé par trois circonstances. Il a été condamné par le tribunal judiciaire d'Alençon le 29 avril 2015 pour violence sur une personne dépositaire de l'autorité publique suivi d'une ITT n'excédant pas 8 jours et violence aggravée par deux circonstances suivie d'une ITT n'excédant pas 8 jours. Le quantum de sa peine d'emprisonnement est de 13 ans et 17 mois. Au regard de la gravité des faits commis par l'intéressé, de leur récurrence et de son comportement, les circonstances de l'espèce tenant à sa situation personnelle ne sont pas de nature à le protéger de l'éloignement. Par ailleurs M. D n'est pas fondé à invoquer l'existence d'une double peine dans la mesure où la décision attaquée ne constitue pas une sanction mais une mesure de police. En outre, la préfète a pris en compte sa situation individuelle notamment la durée de son séjour tenant essentiellement à son incarcération. La préfète indique que le requérant a été très agressif lors de son audition par la police nationale, ce qui ne manifeste pas une amélioration de son comportement et une adhésion réelle aux valeurs de la République. M. D n'est par suite pas fondé à invoquer la méconnaissance de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Si aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encore () ", il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.

9. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre les intéressés lorsque ceux-ci ont déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, leur point de vue sur les décisions en cause.

10. M. D soutient ne pas avoir pu présenter ses observations préalablement à la décision portant obligation de quitter le territoire français contestée. Il estime que la Préfète ne peut pas se targuer d'avoir respecté l'obligation d'entretien préalable au moyen de la présence de membres de la police aux frontières venus le rencontrer au sein du centre pénitentiaire où il est actuellement hébergé. Toutefois, M. D ne précise pas les éléments pertinents qu'il entendait porter à la connaissance de la préfète et qui s'ils lui avaient été communiqués auraient été de nature à faire obstacle à sa décision lui faisant obligation de quitter le territoire. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. D aurait sollicité en vain un entretien avec les services préfectoraux ni qu'il aurait été empêché de présenter ses observations y compris par écrit avant que ne soit prisl'arrêté attaqué. En conséquence, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté comme manquant en fait.

11. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

12. M. D indique qu'il est établi en France depuis l'âge de vingt-cinq ans et y a construit ses projets de réinsertion à la sortie de son incarcération. Au cours de ces douze années passées sur le territoire français, il a suivi une scolarité et a travaillé en prison. Il sera suivi à sa sortie par le service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) pour l'accompagner dans sa recherche de travail, d'hébergement et d'obtentions d'aides matérielles et financières auxquelles il pourrait prétendre. Etant suivi par le service de psychologie au sein du milieu carcéral, il soutient qu'il s'investit fortement pour se maintenir dans un état calme, serein, avec du recul sur le passé et une très grande motivation à parvenir à travailler et construire sa vie, en France, par des activités légales. Il a en ce sens pris contact avec Pôle Emploi qui affirme qu'il ne présente aucun obstacle à trouver du travail dès sa sortie de prison Il a en ce sens encore déclaré ses impôts pour l'année 2021-2020.Une décision l'obligeant à quitter le territoire contreviendrait donc à tous ses projets de réinsertion. Toutefois, M. D qui est célibataire et sans enfant ne justifie pas d'une intégration socio-professionnelle particulière dans la société française. La circonstance qu'il aurait des projets de réinsertion ne suffit pas à elle seule à établir cette intégration rien ne s'opposant à ce qu'il se réinsère dans son pays d'origine. M. D ne justifie pas d'attaches personnelles ou familiales caractérisées par leur ancienneté, leur intensité et leur stabilité. Il n'est pas suite à fonder à soutenir que la préfète a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance des dispositions de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

13. Les dispositions de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doivent être interprétées à la lumière des objectifs de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004. Il résulte de ces dispositions qui concernent des ressortissants d'un Etat membre de l'Union européenne, qu'il appartient à l'autorité administrative, qui ne saurait se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française, ces conditions étant appréciées en fonction de sa situation individuelle, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration. M. D soutient que la décision contestée serait disproportionnée dès lors que sa présence sur le territoire ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Toutefois eu égard à ce qui a été indiqué aux point 7 et 12 le moyen sera écarté.

4. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Me David et à la Préfète de la Drôme.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2023.

Le magistrat désigné,

S. Morel

Le greffier

P. Muller

La République mande et ordonne à la Préfète de la Drôme en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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