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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2304899

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2304899

mardi 7 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2304899
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 juillet 2023, Mme E A, représentée par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi, et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère d'effacer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, résultant de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;

- la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ; elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 29 septembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 juin 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Naillon,

- et les observations de Me Cans, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante nigériane, déclare être entrée en France au cours du mois de novembre 2016. Par décision du 27 septembre 2017, confirmée par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 17 septembre 2018, l'office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande de protection au titre de l'asile présentée le 2 janvier 2017. Le 23 juillet 2017, le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français. Par décision du 24 décembre 2019, confirmée par la CNDA le 16 mars 2020, l'OFPRA a rejeté la demande de réexamen de sa demande d'asile comme étant irrecevable. Par arrêté du 12 mai 2020, le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français. Le 24 septembre 2021, Mme A a sollicité la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 15 décembre 2022, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé la destination d'éloignement en cas de non-respect de ce délai de départ volontaire, et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1- Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2- Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

3. Présente depuis environ six ans en France à la date de la décision attaquée, Mme A est mère de deux filles, F et D, nées en France le 20 mai 2020 et le 19 novembre 2021, reconnues par leur père, M. B C, de nationalité française. Si les deux parents sont séparés, il ressort des pièces du dossier, en particulier des diverses attestations et photographies, qui sont certes fournies postérieurement à l'arrêté attaqué mais qui révèlent des situations antérieures, que F et D sont régulièrement gardées par leur père depuis leur naissance, et participent avec lui aux évènements familiaux et extra-familiaux. De plus, M. C se rend régulièrement à la crèche, et s'implique dans le suivi avec une conseillère en économie sociale et familiale. Quand bien même M. C n'établit pas sa contribution financière durant la période allant de leur naissance jusqu'à la décision attaquée, il ressort des pièces du dossier que les deux parents collaborent à l'entretien et à l'éducation des enfants. Quand bien même elle n'a pas exécuté les deux obligations de quitter le territoire français dont elle a fait l'objet, et bien qu'elle conserve de fortes attaches dans son pays d'origine où vivent plusieurs membres de sa famille, le centre de la vie privée et familiale de Mme A se trouve désormais sur le territoire français, avec ses deux filles. Par suite, l'arrêté attaqué porte à la vie privée et familiale de Mme A une atteinte disproportionnée au regard des buts en vertu desquels il a été pris. Pour les mêmes motifs, et dès lors que l'exécution de l'arrêté attaqué aurait pour conséquence de distendre le lien entre les enfants de Mme A et leur père, qui a la nationalité française, l'arrêté porte atteinte à l'intérêt supérieur des droits de ces enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être accueillis.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du préfet de l'Isère du 15 décembre 2022 doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

5. En premier lieu, en application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, il doit être enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à Mme A un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, ainsi qu'une autorisation de séjour provisoire valant autorisation de travailler dans un délai de huit jours. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir ces injonctions d'une astreinte.

6. En second lieu, il doit être enjoint au préfet de l'Isère de procéder à l'effacement du signalement de non-admission dans le système d'information Schengen, dans un délai de huit jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

7. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cans renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cans d'une somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1 :L'arrêté du 15 décembre 2022 est annulé.

Article 2 :Il est enjoint au préfet de l'Isère de délivrer à Mme A un titre de séjour " vie privée et familiale ", ainsi qu'une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travailler, dans les délais respectifs de trois mois et huit jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 :Il est enjoint au préfet de l'Isère de procéder à l'effacement du signalement de non-admission dans le système d'information Schengen, dans un délai de huit jours à compter de la notification du présent jugement. Article 4 :L'Etat versera à Me Cans une somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 :Le surplus des conclusions est rejeté.

Article 6 :Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me Cans et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Sogno, président,

Mme Holzem, première conseillère,

Mme Naillon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2023.

La rapporteure,

L. Naillon

Le président,

C. Sogno

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2304899

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