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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2305152

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2305152

vendredi 18 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2305152
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantGALLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 et le 17 août 2023, le centre communal d'action sociale (CCAS) de Grenoble, représenté par Me Senegas, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner à MM. C, F et A de quitter sans délai les locaux qu'ils occupent au centre d'hébergement et de réinsertion sociale d'urgence (CHRS) de la rue Tarze ;

2°) de l'autoriser à procéder sans délai à leur expulsion, à l'état des lieux de sortie, à la récupération des clés et à la désactivation des moyens d'entrée, en ayant recours, en cas de besoin, à la force publique ;

3°) de l'autoriser à évacuer sans délai les matériels, objets et détritus laissés par les occupants sans titre.

Le CCAS soutient que :

- le bien litigieux est un bien public ;

- l'urgence et l'utilité sont caractérisées dès lors que MM. A et F occupent chacun une place d'hébergement et M. C deux places adaptées au handicap et dès lors particulièrement rares ; que 95% des personnes appelant le 115 ne peuvent être orientées vers un hébergement faute de place ;

- que ces deux conditions sont également remplies dès lors qu'il a été mis fin à l'accueil des intéressés, suite à des violations du règlement, menaces et agressions ; qu'ils refusent tous trois de quitter les lieux ; que M. F instaure une relation d'emprise dans la structure où s'installe un climat de violence suscitant la crainte chez les résidents comme au sein de l'équipe éducative, dont la quasi-totalité des membres a fait valoir son droit de retrait.

Par un mémoire enregistré le 9 août 2023, M. E G A, représenté par Me Gallo, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'il n'existe aucune urgence vu le délai écoulé ; que la décision d'éviction du 24 mai 2023 ne lui a pas été notifiée de sorte qu'il n'a pu exercer de recours ; qu'aucun procès-verbal ne vient étayer les allégations du CCAS.

Par un mémoire enregistré le 10 août 2023, M. D F conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que ni l'agression du directeur ni la tentative de séquestration ne sont avérées faute d'exploitation des caméras de surveillance et que les faits dénoncés dans courriel jugé diffamatoire sont exacts ; que sa présomption d'innocence doit être respectée et qu'il est un lanceur d'alerte.

Le président du tribunal a désigné Mme Triolet pour statuer sur les demandes de référé.

Vu :

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le dernier mémoire adressé par le CCAS a été imprimé en vue de le remettre aux défendeurs présents, Me Petiville et M. F. Il leur a été demandé s'ils souhaitaient que le début de l'audience soit différé pour leur permettre d'en prendre connaissance, ce qu'ils ont décliné.

Au cours de l'audience publique du 17 août 2023 à 15 heures 30, Mme Triolet a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Sechaud, représentant le CCAS, qui maintient les demandes et moyens développés par écrit ;

- les observations de Me De Petiville, représentant M. A, qui maintient les moyens développés par écrit en indiquant que, faute de remise en mains propres, il fallait notifier l'éviction par pli recommandé ; que son client, à qui il est reproché un fait unique et contesté, présente des séquelles psychologiques de l'agression par arme à feu qu'il a subie ; que les chiffres opposés concernant l'urgence sont anciens ;

- les observations de M. F qui indique que le foyer compte quatre places libres et que M. C a quitté la structure vendredi ou samedi dernier ; qu'il est lanceur d'alerte et dénonce des faits d'agressions sexuelles, de pédophilie, de racisme et de discrimination dans la structure alors que les personnes hébergées s'entendent comme une famille, ce qui déplaît aux éducateurs ; que les difficultés ont débuté en mars 2023 lorsqu'il a été prévu une visite des hébergements deux lundis par mois ; qu'aucune des quatre conditions permettant de mettre fin à son hébergement n'est remplie, notamment pas celle relative à des violences ; qu'il est protégé de l'expulsion en sa qualité de lanceur d'alerte, par l'article 226-4 [vraisemblablement du code pénal], par la loi ALUR dès lors qu'il a plus de 65 ans et par un arrêté municipal n°2022-1724 prohibant l'expulsion sans relogement.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 16 heures 45.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision ". Le juge des référés tient de ces dispositions le pouvoir, en cas d'urgence et d'utilité, d'ordonner l'expulsion des occupants du domaine public dès lors qu'elle ne se heurte pas à une contestation sérieuse. S'agissant de cette dernière condition, dans le cas où la demande d'expulsion fait suite à la décision du gestionnaire du domaine de retirer le droit dont bénéficiait l'occupant et où, alors que cette décision exécutoire n'est pas devenue définitive, l'occupant en conteste devant lui la validité, le juge des référés doit rechercher si, compte tenu tant de la nature que du bien-fondé des moyens ainsi soulevés à l'encontre de cette décision, la demande d'expulsion doit être regardée comme se heurtant à une contestation sérieuse.

2. D'une part, il est constant que le bien litigieux, propriété du CCAS de la commune de Grenoble et affecté au service public de l'hébergement, relève du domaine public.

3. D'autre part, le besoin d'hébergement d'urgence caractérise à lui seul l'urgence et la nécessité d'évincer les occupants sans titre. Au surplus, le compte-rendu de la réunion d'équipe du 10 août 2023 confirme que six agents ont fait valoir leur droit de retrait en raison du climat de violence et de peur instauré par quelques résidents et subi tant par l'équipe éducative, contestée voire agressée et menacée de représailles, que par les autres résidents. Il est constant que ce climat a également justifié la mise en place d'une surveillance permanente de l'entrée par deux agents de sécurité depuis le 24 mai 2023, ce qui n'a pas empêché l'intrusion d'une personne extérieure qui a déclaré : " s'il y a des expulsions, il y aura des représailles ". Ainsi, l'urgence et la nécessité de la mesure doivent être retenues.

4. Enfin, le règlement du foyer dispose au titre de la " rupture du contrat d'hébergement avec expulsion définitive " que : " La détention d'armes, et l'introduction de drogues sont strictement interdites. / Les violences et actes qui mettent en danger les individus, les comportements provoquant des gênes dans l'immeuble, et d'une façon générale, le non-respect des clauses du présent Règlement de fonctionnement peuvent entraîner une expulsion définitive après mise en demeure du Directeur ". Le contrat d'hébergement stipule que l'hébergé doit notamment : " user paisiblement des locaux et des équipements ; respecter la vie de voisinage ; respecter les personnes et les biens " et " se conformer au règlement de fonctionnement ".

Sur la contestation sérieuse s'agissant de M. B C :

5. Par un courrier du 24 juillet 2023, placardé sur la porte de l'intéressé, le CCAS a prononcé la fin d'hébergement immédiate de M. C dès lors que ce dernier a " volontairement exercé des violences assorties de menaces d'atteintes à l'intégrité physique, sur la personne du directeur " le 21 juillet. Le 3 août, une mise en demeure de quitter l'hébergement au plus tard le 7 août à 9 heures lui a été rappelée par un courrier placardé sur sa porte. Un constat d'huissier réalisé le 7 août à 10 heures 55 a confirmé que M. C, occupait toujours la chambre M1-M2 et refusait d'en partir.

6. Le manquement reproché à M. C est corroboré par la plainte pénale déposée le 25 juillet 2023 dans laquelle le directeur du centre d'hébergement indique que le 21 juillet, venu à nouveau demander à l'intéressé de libérer le deuxième lit de la chambre PMR qu'il occupe, il s'est heurté à un refus. M. C aurait alors exigé qu'il range son téléphone avant de frapper l'objet pour le faire tomber, d'asséner des coups de pied au directeur afin qu'il ne puisse récupérer son téléphone, de le menacer en lui disant qu'il allait " s'occuper de [lui] " et de jeter divers objets dans la chambre en se donnant des coups de tête contre une armoire, ne se calmant immédiatement que sur intervention de M. F.

7. M. C n'ayant produit aucune observation dans la présente instance, la demande ne se heurte à aucune contestation sérieuse. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expulsion sans délai de M. C, du centre d'hébergement et de réinsertion sociale d'urgence de la rue Tarze géré par le CCAS. En l'absence de départ volontaire de M. C, le CCAS est autorisé à faire procéder à son évacuation forcée, à la récupération des clés et à la désactivation de ses moyens d'entrée avec le concours de la force publique. Le CCAS est autorisé à évacuer sans délai les matériels, objets et détritus que l'intéressé aurait laissés.

Sur la contestation sérieuse s'agissant de M. D F :

8. Par un courrier du 28 juillet 2023, le CCAS a prononcé la fin d'hébergement immédiate de M. F lui reprochant, d'une part, des propos diffamatoires tenus dans des courriels des 26 juin 2023, 4 juillet 2023, 6 juillet 2023 et 25 juillet 2023 et, d'autre part, des comportements inadaptés mettant " gravement en péril le confort des autres résidents, la sérénité des travailleurs sociaux et la sécurité au sens large ". Le 3 août, une mise en demeure de quitter l'hébergement au plus tard le 7 août à 9 heures lui a été rappelée par un courrier placardé sur sa porte et remis en mains propres. Un constat d'huissier réalisé le 7 août à 10 heures 55 a confirmé que les effets de M. F, se trouvaient toujours dans la chambre A2. Ce dernier ne conteste d'ailleurs pas qu'il continue à l'occuper.

9. Les premiers faits sont corroborés par les nombreux courriels produits, adressés à la presse locale et à diverses associations, ainsi que la plainte pénale déposée le 12 juillet 2023 par la directrice adjointe du centre d'hébergement de ce fait. Dans ces écrits, M. F prétend qu'existent au sein du centre d'hébergement des pratiques racistes, de discriminations et d'humiliations, que les résidents sont considérés " comme des esclaves voire des animaux ". Il écrit notamment que les " arabes de ce camp de concentration [ont pris] la décision de ne plus respecter la loi comme le font les éducateurs hors la loi de ce foyer et de [passer] à l'étape supérieure qui est la violence, révoltes, émeutes () ". Ces faits ne sont pas contestés par M. F qui indique dans la présente procédure qu'il maintient tout ce qu'il a mentionné dans ses mails.

10. Les seconds faits sont corroborés par la plainte pénale déposée le 27 juillet 2023 par la directrice générale du CCAS qui dénonce " l'emprise grandissante [de M. F] sur les personnes de la structure ". Elle fait état de plusieurs plaintes du personnel ou des résidents confrontés à des menaces de l'intéressé. Le compte-rendu de réunion du 10 août 2023 le confirme. Ces faits ne sont pas contestés par M. F qui réfute uniquement et à juste titre, dans ses écritures, avoir agressé le directeur et tenté de séquestrer trois agents.

11. Au vu de ces manquements au contrat d'hébergement, la demande du CCAS, qui présente un caractère d'urgence et d'utilité, ne se heurte à aucune contestation sérieuse, les dispositions légales citées par l'intéressé étant sans incidence sur la présente procédure. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expulsion sans délai de M. F, du centre d'hébergement et de réinsertion sociale d'urgence de la rue Tarze géré par le CCAS. En l'absence de départ volontaire de M. F, le CCAS est autorisé à faire procéder à son évacuation forcée, à la récupération des clés et à la désactivation de ses moyens d'entrée avec le concours de la force publique. Le CCAS est autorisé à évacuer sans délai les matériels, objets et détritus que l'intéressé aurait laissés.

Sur la contestation sérieuse s'agissant de M. E A :

12. Par un courrier du 24 mai 2023, le CCAS a prononcé la fin d'hébergement immédiate de M. A lui reprochant de s'en être pris le 23 mai 2023 à un autre résident devant la porte d'entrée principale en l'empoignant et le menaçant avec un couteau. Le 3 août, une mise en demeure de quitter l'hébergement au plus tard le 7 août à 9 heures lui a été rappelée par un courrier placardé sur sa porte et remis en mains propres. Un constat d'huissier réalisé le 7 août à 10 heures 55 a confirmé que M. A, occupait toujours la chambre A9 et refusait d'en partir.

13. Si l'intéressé considère ces faits comme insuffisamment établis, ils sont corroborés par l'existence d'une plainte pénale du 7 juin 2023 adressée au procureur de la République par le président du CCAS ainsi que par l'audition de la directrice adjointe du centre par les services de police le 26 mai 2023. Elle indique que les faits ont nécessité l'intervention d'un équipage de police mais qu'il n'y a pas eu de plainte par craintes de représailles et que le visionnage de la vidéo de surveillance lui a permis de constater que M. A sortait un couteau pour menacer un autre résident.

14. Dès lors, en l'état des éléments de preuve produits, la contestation de l'intéressé ne présente pas de caractère sérieux. Au vu de ces manquements au règlement prohibant les armes et au contrat d'hébergement, il doit être fait droit à la demande du CCAS, qui présente un caractère d'urgence et d'utilité. Par suite, il y a lieu d'ordonner l'expulsion sans délai de M. A, du centre d'hébergement et de réinsertion sociale d'urgence de la rue Tarze géré par le CCAS. En l'absence de départ volontaire de M. A, le CCAS est autorisé à faire procéder à son évacuation forcée, à la récupération des clés et à la désactivation de ses moyens d'entrée avec le concours de la force publique. Le CCAS est autorisé à évacuer sans délai les matériels, objets et détritus que l'intéressé aurait laissés.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint à MM. C, F et A de quitter sans délai les locaux qu'ils occupent au centre d'hébergement et de réinsertion sociale d'urgence (CHRS) de la rue Tarze.

Article 2 : En l'absence de départ volontaire des intéressés, le CCAS est autorisé à faire procéder à leur évacuation forcée, à la récupération des clés et à la désactivation de leurs moyens d'entrée avec le concours de la force publique. Le CCAS est autorisé à évacuer sans délai les matériels, objets et détritus qu'ils auraient laissés.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au CCAS de Grenoble, à M. B C, à M. D F et à M. E A.

Fait à Grenoble, le 18 août 2023

La juge des référés,

A. Triolet

Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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