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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2305709

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2305709

vendredi 8 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2305709
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMORLAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 237390 du 7 septembre 2023, le tribunal administratif de Lyon a renvoyé au tribunal l'affaire, en application des articles R. 351-3 et R. 776-16 du code de justice administrative, afin qu'il soit statué sur la requête de M. C.

Par une requête et un mémoire enregistrés le 5 septembre 2023 et le 7 septembre 2023, M. A C, représenté par Me Morlat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 septembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et a pris à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation sous les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxes au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entachée d'incompétence ;

- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français est entaché d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnaît le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article R. 425-11 du même code dès lors qu'il appartenait au préfet de saisir le médecin de l'OFII avant d'édicter une mesure d'éloignement en raison de ses problèmes de santé ; à défaut d'une telle saisine, le préfet a commis une erreur de droit et un vice de procédure ;

- il méconnaît le 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 16-3 de la déclaration universelle des droits de l'Homme ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnaît l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'interdiction de retour d'une durée de douze mois méconnaît l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est disproportionnée au regard de sa situation personnelle ;

- elle constitue, dès lors qu'elle emporte une inscription automatique dans le système d'information Schengen, une mesure d'exclusion automatique de tout l'espace Schengen.

Par un mémoire enregistré le 8 septembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier,

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience du 8 septembre 2023 à

9 h30 au cours de laquelle la magistrate désignée a présenté son rapport. Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tunisien né le 9 juillet 1984, a déclaré être entré en France le 9 septembre 2019. Par l'arrêté attaqué du 3 septembre 2023, le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a pris à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun à l'arrêté :

3. L'arrêté du 3 septembre 2023 a été signé par Mme B, sous-préfète, secrétaire générale de la préfecture de l'Isère, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié le même jour au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte, qui manque en fait, doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Il vise, en particulier, les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et précise les éléments se rapportant à la situation personnelle et administrative de M. C. Le préfet n'était pas tenu de mentionner de manière exhaustive tous les éléments tenant à la situation personnelle dont le requérant entend se prévaloir. Par suite, cet arrêté répond suffisamment aux exigences de motivation énoncées par les dispositions des articles L. 211-1 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par ailleurs, cette motivation témoigne que la décision a été prise après un examen particulier de la situation personnelle de M. C.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ". Aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

6. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'elle envisage de prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger en situation irrégulière, l'autorité préfectorale n'est tenue de recueillir préalablement l'avis du collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), que si elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir que l'intéressé, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une telle mesure d'éloignement.

7. D'une part, si M. C soutient que le préfet aurait dû, préalablement à l'édiction de la décision portant obligation de quitter le territoire français, saisir le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en raison d'une côte cassée et de ses problèmes liés à une opération d'ablation de la rate à la suite d'un accident de la circulation deux années auparavant, il ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles régissent la procédure de délivrance d'un titre de séjour " étranger malade ".

8. D'autre part, pour justifier de son état de santé, M. C produit le compte-rendu de son hospitalisation en mai 2021 à l'Hôpital Edouard Herriot et un compte-rendu d'un scanner du 15 septembre 2021 attestant de son hospitalisation à la suite d'un accident de circulation ayant nécessité une ablation de la rate, un relevé de biologie médicale du 14 septembre 2021, diverses ordonnances datées de 2021 et une ordonnance du 12 juin 2023 prescrivant du doliprane ainsi que les vaccins Prevenar et Pneumovax. Ces éléments ne sont pas de nature à démontrer que l'état de santé de l'intéressé commanderait son maintien impératif sur le territoire national, ni même qu'il ne pourrait pas bénéficier d'un traitement et d'un suivi médical appropriés en Tunisie, son pays d'origine. Enfin, il ressort de son audition par les services de gendarmerie que M. C a indiqué avoir subi une ablation de la rate suite à un accident de voiture et avoir passé deux mois à l'hôpital de Lyon tout en précisant " du coup j'ai des petites réactions ". Cette dernière précision n'indique aucunement l'existence de graves séquelles ou d'un handicap mais seulement l'existence de conséquences minimes à la suite de cette ablation. Par conséquent le préfet n'était donc pas tenu, dans ces conditions, de recueillir l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration avant de prendre sa décision, et n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 en estimant que l'état de santé du requérant ne constituait pas un obstacle à ce qu'il fasse l'objet d'une décision l'obligeant à quitter le territoire français. Le moyen tiré de l'erreur de droit et du vice de procédure doit être écarté.

9. En troisième lieu, M. C se prévaut des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, outre le fait que ces dispositions ont été abrogées par l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020, l'arrêté attaqué ne porte pas sur la délivrance d'un titre de séjour.

10. En quatrième lieu, la seule publication au Journal officiel du 19 février 1949 du texte de la déclaration universelle des droits de l'homme ne permet pas de ranger cette dernière au nombre des traités ou accords internationaux qui, ayant été régulièrement ratifiés ou approuvés, ont en vertu de l'article 55 de la Constitution une autorité supérieure à celle des lois. Ainsi le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 16-3 de cette déclaration est inopérant.

11. En cinquième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

12. M. C est entré en France le 9 septembre 2019. S'il se prévaut d'un titre de séjour portugais, celui-ci a expiré en novembre 2020. S'il a déclaré lors de son audition avoir de la famille en France, il a également précisé ne pas avoir de contact avec eux. Il a vécu la majorité de sa vie dans son pays d'origine. La seule circonstance qu'il exerce une activité professionnelle ne suffit pas à justifier d'une intégration particulière sur le territoire français alors qu'il n'est pas autorisé à travailler. Dans ces conditions, le préfet de l'Isère n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a dès lors pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". L'article L. 612-2 dudit code dispose que " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 de ce code précise que " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

14. A supposer même que M. C ne représente pas une menace pour l'ordre public, il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente au sens du 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ressort de son audition par les services de gendarmerie qu'il est hébergé chez un ami et que ce dernier ne souhaitait plus qu'il vive chez lui. Il a précisé ne plus avoir d'adresse pour le moment. Dès lors, eu égard au caractère précaire d'un tel hébergement, et alors même que M. C n'a jamais fait auparavant l'objet d'une mesure d'éloignement qu'il n'aurait pas exécuté, il n'est pas fondé à soutenir, que le préfet de l'Isère aurait estimé à tort qu'il existait un risque de soustraction de sa part à l'obligation de quitter le territoire français édictée à son encontre et ainsi fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français " et aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

16. En premier lieu, il résulte de la décision en litige que la durée de l'interdiction de séjour contestée a été fixée par le préfet de l'Isère après examen des critères énoncés par les dispositions citées au point précédent. La situation de M. C telle que décrite précédemment ne caractérise pas l'existence de circonstances humanitaires qui auraient dû conduire le préfet de l'Isère à ne pas assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire d'une interdiction de retour. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance, par cette interdiction, de ces dispositions doit être écarté.

17. En deuxième lieu, eu égard aux conditions de séjour en France de l'intéressé tels que rappelés au point 12, la durée d'un an pendant laquelle il lui est fait interdiction de retour sur le territoire français n'apparaît pas disproportionnée.

18. En troisième et dernier lieu, si M. C soutient que l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an conduit à une expulsion automatique de l'ensemble de l'espace Schengen pour cette même durée, du fait de son inscription dans le système d'information Schengen, cette inscription, qui n'est qu'une conséquence de l'interdiction de retour en litige, n'a pas d'incidence sur la légalité de cette mesure.

19. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, d'astreintes et celles présentées au titre de L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C, à Me Morlat et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 septembre 2023.

La magistrate désignée,

E. Barriol

La greffière,

E. Prost

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2305709

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