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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2305959

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2305959

lundi 9 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2305959
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantPUNZANO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 18 septembre 2023 et le 29 septembre 2023, l'association One Voice, représentée par Me Punzano, demande au juge des référés, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'arrêté préfectoral du 12 septembre 2023 modifiant l'arrêté n°38-2023-06-12-00014 du 12 juin 2023 relatif à l'ouverture et la clôture de la chasse pour la campagne 2023-2024 dans le département de l'Isère, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

L'association soutient que :

- elle a qualité et intérêt à agir à l'encontre de l'arrêté litigieux ;

- l'urgence est caractérisée dès lors que l'arrêté litigieux porte atteinte aux intérêts défendus par l'association en autorisant le prélèvement de 23 lagopèdes alpins et 20 gélinottes des bois, espèces classées comme quasi menacées au niveau national ; qu'aucun intérêt public ne s'oppose à la suspension de l'arrêté ;

- l'arrêté méconnaît l'article R. 133-8 du code des relations entre le public et l'administration en ce qu'il n'est pas établi que les membres de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) ont été convoqués au moins 5 jours avant la tenue de la réunion et que la convocation était accompagnée des documents nécessaires à l'examen de l'affaire ;

- l'arrêté méconnaît l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement en l'absence de procédure de consultation du public ;

- l'arrêté du 12 juin 2023 relatif à l'ouverture et la clôture de la chasse pour la campagne 2023-2024 dans le département de l'Isère, pour l'application duquel l'arrêté litigieux a été pris, méconnaît l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement en ce que la note de présentation comporte des insuffisances ;

- l'arrêté méconnaît les articles 2 et 7 de la directive 2009/147/CE en ce qu'il porte atteinte au maintien de ces espèces dans un état de conservation favorable.

Par un mémoire en intervention, enregistré le 27 septembre 2023, la fédération départementale des chasseurs de l'Isère (FDCI), représentée par Me Meraud, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de l'association One Voice la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La FDCI soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la requête en annulation n'a pas été enregistrée préalablement ;

- la convocation à la réunion du 8 septembre 2023 répond à la condition d'urgence prévue à l'article 133-8 du code des relations entre le public et l'administration et n'a, en tout état de cause, privée la requérante d'aucune garantie ;

- le préfet n'avait pas l'obligation d'organiser une participation du public dès lors que l'arrêté est soumis à la consultation de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage ;

- la procédure de consultation du public n'est pas obligatoire dès lors que l'arrêté litigieux est pris en application de l'arrêté du 12 juin 2023 ayant donné lieu à consultation du public ;

- le prélèvement de la gélinotte des bois est dérisoire au regard de la population estimée à 1600 individus en Isère et que 10 chasseurs ont prélevé 11 oiseaux en 2022 ;

- l'indice de reproduction du lagopède alpin dans la région Alpes internes du Nord orientales est de 1 jeune par adulte et l'ONCFS préconise, au-delà de 0, 6 jeunes par adultes, un taux de prélèvement de 4% ; l'effectif de l'espèce dans le département est estimé à 1 718 oiseaux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 septembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux, concernant la gélinotte des bois, a été modifié par un arrêté du 28 septembre 2023 qui est venu fixer le nombre de prélèvement à 20 oiseaux ;

- le prélèvement de 23 lagopèdes alpins, soit 1% de la population estimée en Isère, est proportionné et les conditions de sa mise en œuvre, qui imposent de détenir un carnet de prélèvement personnel, ne sont pas de nature à remettre en cause la progression de cette espèce dans le département.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 18 septembre 2023 sous le numéro 2305958 par laquelle l'association One Voice demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la directive n°2009/147/CE du 30 novembre 2009 relative à la conservation des oiseaux sauvages et de leurs habitats dite directive " Oiseaux " ;

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Bonino, greffière d'audience, Mme B a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Punzano représentant l'association One Voice ;

- les observations de Me Meraud, représentant la fédération départementale des chasseurs de l'Isère ;

- les observations de M. A, représentant le préfet de l'Isère.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 12 juin 2023, le préfet de l'Isère a fixé les périodes d'ouverture et de fermeture de la chasse pour la saison 2023-2024. A la suite de l'évaluation des indices de reproduction réalisée en août 2023 par l'observatoire des galliformes de montagne (OGM), le préfet de l'Isère a complété le précédent arrêté et fixé, par l'arrêté du 12 septembre 2023 dont il est demandé de suspendre l'exécution, le prélèvement maximum autorisé (PMA), concernant la gélinotte des bois et le lagopède alpin. Le prélèvement est limité à 2 oiseaux par chasseur pour chacune de ces espèces. Pour le lagopède alpin, le prélèvement n'est autorisé que dans la région bioclimatique des Alpes internes du Nord orientales-zone de transition (Oisans-Rousses) avec un maximum de 23 oiseaux. L'arrêté en litige a lui-même été modifié en cours d'instance le 28 septembre 2023, afin de prévoir un PMA de 20 gelinottes des bois dans l'ensemble du département.

Sur l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de l'Isère :

2. La fédération départementale des chasseurs de l'Isère a intérêt au maintien de l'arrêté préfectoral attaqué. Il s'ensuit que son intervention est recevable et doit être admise.

Sur la fin de non-recevoir :

3. Contrairement à ce que soutient l'intervenant en défense, le juge des référés ne peut opposer une irrecevabilité sur le fondement des dispositions de l'article R. 522-1 du code de justice administrative que si, à la date à laquelle il se prononce sur le référé suspension et non à la date d'introduction de celui-ci, il n'a pas été saisi d'une requête à fin d'annulation ou de réformation de la décision. Au demeurant, la requête n°2305958 tendant à l'annulation de la décision en litige a été enregistrée avant la requête en suspension. La fin de non-recevoir doit être écartée.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".

5. En l'espèce, l'association requérante s'est fixée pour objet de protéger la biodiversité et la faune sauvage. L'arrêté en litige, en cours d'exécution actuellement, qui autorise le prélèvement de 23 lagopèdes alpins et, après modification, de 20 gelinottes des bois est susceptible de porter une atteinte grave et immédiate aux intérêts que l'association entend défendre. Est indifférente à cet égard, la circonstance que le schéma départemental de gestion cynégétique n'a pas été contesté ou que le prélèvement maximal autorisé pourrait n'être pas atteint. Il suit de là que la condition d'urgence est satisfaite.

6. Aux termes de l'article 7 de la directive du Conseil n°2009/147/CE du 30 novembre 2009 concernant la conservation des oiseaux sauvages : " 1. En raison de leur niveau de population, de leur distribution géographique et de leur taux de reproductivité dans l'ensemble de la Communauté, les espèces énumérées à l'annexe II peuvent être l'objet d'actes de chasse dans le cadre de la législation nationale. Les États membres veillent à ce que la chasse de ces espèces ne compromette pas les efforts de conservation entrepris dans leur aire de distribution. () 4. Les États membres s'assurent que la pratique de la chasse () respecte les principes d'une utilisation raisonnée et d'une régulation équilibrée du point de vue écologique des espèces d'oiseaux concernées, et que cette pratique soit compatible, en ce qui concerne la population de ces espèces (), avec les dispositions découlant de l'article 2 ".

7. L'article 2 auquel il est ainsi renvoyé impose aux Etats membres de prendre les mesures nécessaires pour maintenir ou adapter la population des espèces vulnérables " à un niveau qui corresponde notamment aux exigences écologiques, scientifiques et culturelles, compte tenu des exigences économiques et récréationnelles ".

8. Il résulte de ces dispositions que si la chasse des espèces qui figurent dans les annexes I et II de la directive n'est pas interdite de manière générale et absolue sur l'ensemble du territoire, elle doit être réglementée de manière à, d'une part, ne pas compromettre les efforts de conservation entrepris dans l'aire de distribution de cette espèce et d'autre part, à éviter, à terme, la disparition de l'espèce.

9. La gelinotte des bois (tetrastes bonasia ou bonasa bonasia) figure dans la partie B de l'annexe II de la directive.

10. Le bilan de la période 2010-2019 réalisé par l'observatoire des gallinacés de montagne (OGM) mentionne que la gelinotte des bois est " encore bien répartie dans les Alpes du Nord, où elle a été détectée dans 80% des sites prospectés et qu'en général elle est présente en très faible densité ". Il explique toutefois que la gelinotte des bois est un galliforme " difficilement appréhendable " et qu'il n'existe pas de protocole de comptage fiable de cet oiseau présent en une densité si faible que l'on ne connaît pas ses effets sur la pertinence de la seule méthode utilisée en l'état, à savoir la méthode IPPC de comptage des déjections avec analyse génétique. Il ne fait l'objet d'aucune analyse de succès de reproduction. Or, ce rapport retient qu'il s'agit de " l'espèce de galliformes de montagne qui a le plus régressé sur le plan national ", la préservation de son habitat étant liée aux pratiques sylvicoles. En outre, dans les trois départements (Isère, Savoie, Haute-Savoie) où la chasse demeurait autorisée, le prélèvement annuel moyen, a baissé de moitié d'une décennie à l'autre, passant de 42 à 23 oiseaux. En conclusion, l'OGM émet l'hypothèse que la remontée en altitude observée dans le massif jurassien concerne également le massif alpin, " ce qui pourrait conforter l'hypothèse d'un déclin, au moins dans les Préalpes, qui serait jusqu'à maintenant passé largement inaperçu si l'on excepte les quelques extinctions locales déjà constatées ". Dans ces circonstances, en raison de la forte incertitude quant à la population présente en Isère alors que l'oiseau est en fort déclin sur l'ensemble du territoire national, malgré les efforts consentis par la fédération de chasse pour en préciser l'effectif et alors même que la cause première de ce déclin ne serait pas l'activité cynégétique, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 2 et 7 de la directive 2009/147/CE apparaît, en l'état de l'instruction, de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

11. En revanche et quand bien même l'échantillon de lagopèdes alpins est dans la fourchette basse pour déterminer un indice de reproduction pertinent, aucun des autres moyens n'est en l'état de l'instruction de nature à créer un doute sérieux.

12. Par suite, l'exécution de l'arrêté en litige doit être suspendue en tant seulement qu'il permet de prélever des gelinottes des bois.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Partie perdante, la fédération départementale des chasseurs de l'Isère ne peut prétendre au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il y a lieu de condamner l'Etat à verser à l'association One Voice une somme de 1 000 euros au même titre.

O R D O N N E :

Article 1er : L'intervention de la Fédération départementale des chasseurs de l'Isère est admise.

Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 12 septembre 2023 est suspendue en tant seulement qu'il permet de chasser la gelinotte des bois.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à l'association One Voice au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à l'association One Voice, au ministre de la transition écologique et à la fédération départementale des chasseurs de l'Isère.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 9 octobre 2023.

La juge des référés,La greffière,

A. B J. BONINO

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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