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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2306362

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2306362

vendredi 8 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2306362
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 octobre 2023, M. D, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 5 juillet 2023 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans les huit jours à compter de la notification du jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il n'est pas suffisamment motivé ;

- il a été pris au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir recueilli l'avis du collège des médecins de l'OFII ;

En ce qui concerne la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- le préfet n'établit pas la régularité de la composition du collège de médecins de l'OFII, leur signature, l'existence d'un rapport préalable, l'absence au collège du médecin rapporteur, la réalité des examens médicaux réalisés et l'examen des possibilités d'accès au traitement, du caractère effectif des soins et des possibilités de voyager sans risque ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'estimant lié par l'avis de l'OFII ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : le préfet n'a pas examiné, ni sa demande d'admission exceptionnelle sur le fondement du travail, ni les circonstances humanitaires de sa demande ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

En ce qui concerne la décision l'obligeant à quitter le territoire français :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation.

Par un mémoire enregistré le 18 octobre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il conteste chacun des moyens soulevés par le requérant.

Par ordonnance du 10 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 31 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- et les observations de Me Huard, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant serbe, né le 12 mai 1976, déclare être entré en France le 21 juin 2019, avec son épouse et trois de ses enfants. Il a sollicité le statut de réfugié qui lui a été refusé par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 3 décembre 2019, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile le 27 février 2020. Il a fait l'objet de décisions d'éloignement les 6 mars 2020 et 12 avril 2021. Il a présenté le 4 mai 2022 une demande de titre de séjour sur le fondement de son état de santé, de sa vie privée et familiale et de l'admission exceptionnelle au séjour. Par l'arrêté attaqué du 5 juillet 2023, le préfet de l'Isère lui a opposé un refus, qu'il a assorti d'une obligation de quitter le territoire français et d'une interdiction de retour d'une durée de six mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu eu égard aux dispositions précitées d'admettre provisoirement M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté pris dans son ensemble :

3. En premier lieu, la décision contestée énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permettent à l'intéressé de la contester utilement. En particulier, contrairement à ce qui est soutenu, il évoque la situation professionnelle du requérant. Le préfet n'étant pas tenu de mentionner dans sa décision tous les éléments caractérisant la vie privée et familiale en France de l'intéressé, celle-ci satisfait à l'obligation de motivation résultant des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, quel que soit le bien fondé des motifs retenus.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article R. 425-11 du même code : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu () d'un rapport médical établi par un médecin de l'office () ". Aux termes de l'article R. 425-13 de ce code : " Le collège à compétence nationale () est composé de trois médecins (). Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège ".

5. Le collège de médecins de l'OFII a émis des avis le 8 août 2022 s'agissant de l'état de santé du requérant et le 2 février 2023 s'agissant de celui de son fils E. Les rapports médicaux du médecin instructeur ont été transmis à ce collège et le médecin rapporteur ne faisait pas partie des collèges de médecins ayant rendu ces différents avis, dont les signataires sont identifiés. Dès lors, ces avis, qui ont été produits par le préfet de l'Isère, comportent l'ensemble des mentions exigées par l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Par suite, les moyens tirés de l'absence de saisine de l'OFII et de l'irrégularité de la procédure devant l'OFII doivent être écartés.

Sur le refus de délivrance d'un titre de séjour :

7. En premier lieu, la partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dont il peut effectivement bénéficier dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires et des éventuelles mesures d'instruction qu'il peut toujours ordonner.

8. L'avis du collège de médecins du 8 août 2022 concernant M. D indique que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il peut effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine, vers lequel son état de santé lui permet de voyager sans risque. L'avis du collège de médecins du 2 février 2023 concernant l'état de santé de son fils, M. F, indique que si son état de santé nécessite une prise en charge médicale, son défaut ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et il peut voyager sans risque vers son pays d'origine. Pour contester la teneur de ces avis, le requérant se contente de produire un certificat médical en date du 24 août 2023, indiquant les pathologies dont souffrent les membres de la famille et concluant que celle-ci, " compte tenu des traitements et des suivis ne peut pas retourner en Serbie ". En l'absence de toute autre précision, cet élément est insuffisant pour établir, d'une part, que les traitements appropriés à l'état de santé de M. D ne seraient pas disponibles dans son pays d'origine et, d'autre part, qu'un défaut de traitement pourrait entraîner pour son fils des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Il ne ressort pas davantage de cette décision que le préfet se serait estimé lié par l'avis médical du 2 février 2023 rendu par le collège de médecins de l'OFII. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ". Aux termes des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. "

10. M. et Mme D ne résident en France que depuis 2019, où ils sont entrés aux âges respectifs de 43 ans et 40 ans, et ne font pas état de leur insertion personnelle ou professionnelle sur le territoire. Ils se trouvent dans la même situation administrative et par un jugement distinct du même jour, ce tribunal a rejeté les conclusions en annulation de la mesure d'éloignement prise à l'encontre de son épouse. Si leurs deux enfants mineurs sont scolarisés, il n'est pas ni établi ni même allégué qu'ils ne pourraient pas poursuivre leur scolarité dans leur pays d'origine, où ils peuvent accompagner leurs parents. Leur fille majeure a également fait l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire. Par suite, la seule circonstance que le frère de M. D soit présent régulièrement sur le territoire français où il a obtenu le statut de réfugié est insuffisante pour établir qu'ils y aient le centre de leurs intérêts matériels et moraux. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'atteinte à la vie privée et familiale de M. D doit être écarté.

11. En troisième lieu, M. D qui ne fait état d'aucune activité ou perspective professionnelle n'est pas fondée à se prévaloir de l'absence d'examen de sa demande de régularisation de ce chef. Par ailleurs, par les éléments invoqués tels que décrits au point précédent, il n'établit pas l'existence de considérations humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. S'il n'est pas contesté que les deux enfants mineurs de M. D sont scolarisés en France, il n'est pas ni établi ni même allégué qu'ils ne pourraient pas poursuivre leur scolarité dans leur pays d'origine, où ils peuvent accompagner leurs parents, et rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstruise en Serbie, pays dont toute la famille a la nationalité. Il suit de là que le moyen tiré de la violation de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

14. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points précédents, le préfet n'a pas entaché son refus d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de l'illégalité du refus de délivrance de son titre de séjour à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français.

16. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que précédemment et dès lors notamment que la décision n'implique aucune séparation familiale, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

17. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à se prévaloir, par la voie de l'exception, de l'illégalité des décisions précédentes à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français.

18. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que précédemment et dès lors notamment que la décision n'implique aucune séparation familiale, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent l'être également, d'une part, ses conclusions à fin d'injonction, puisque la présente décision n'appelle aucune mesure d'exécution, et d'autre part, celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de l'Isère, ainsi qu'à Me Huard.

Délibéré après l'audience du 16 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. A et M. B, premiers conseillers.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 décembre 2023.

Le rapporteur,

A. A

La présidente,

A. TRIOLET La greffière,

J. BONINO

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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