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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2307440

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2307440

jeudi 23 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2307440
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête enregistrée le 21 novembre 2023, M. A D, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté n° 2023-MT 231 A du 19 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a désigné le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans et l'arrêté 2023-MT 231 B du 19 novembre 2023 l'ayant assigné à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de supprimer le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. D soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen de sa situation et d'un défaut de motivation ;

- l'arrêté est entaché d'un vice de procédure ; il n'a pas été entendu et n'a pu faire valoir des observations qui auraient empêché son éloignement ;

- l'arrêté méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision le privant d'un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation du fait de sa situation personnelle et de ses perspectives professionnelles ;

- l'interdiction de retour est entachée d'un défaut de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation ; elle méconnait son droit à une vie privée et familiale qui s'exerce en France depuis près de 9 ans ;

- l'assignation à résidence est entachée de l'illégalité de la mesure d'éloignement.

Par un mémoire enregistré le 23 novembre 2023, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu :

- l'arrêté attaqué et les autres pièces du dossier ;

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique du 23 novembre 2023, à 14 heures, a appelé l'affaire et a présenté son rapport. Me Huard a présenté des observations pour M. D, présent à l'audience. Le préfet de l'Isère n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. A D.

2. M. A D, ressortissant algérien âgé de 43 ans, déclare être entré en France le 25 avril 2015, muni d'un visa de court séjour. Il s'est vu remettre des titres de séjour qui lui ont été retirés. Le 8 mars 2019, il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement à laquelle il n'a pas déféré. Par arrêté du 19 novembre 2023, le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, il a été assigné à résidence dans le département de l'Isère pour une durée de 45 jours renouvelable.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué énonce avec précision les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Il est ainsi suffisamment motivé et répond aux exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. La circonstance que l'arrêté ne mentionne que des éléments qui lui sont défavorables n'est pas de nature à retenir que l'arrêté attaqué n'est pas suffisamment motivé. Par suite, le moyen doit être écarté comme non fondé.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier et de la précision des mentions figurant dans l'arrêté en litige que, contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet a procédé à un examen complet de sa situation. Le moyen tiré d'un défaut d'examen doit être écarté comme non fondé.

5. En troisième lieu, si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement invoquer le principe général du droit de l'Union, relatif au respect des droits de la défense, et qui implique que l'autorité préfectorale, avant de prendre à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français, mette l'intéressé à même de présenter ses observations écrites et lui permette, sur sa demande, de faire valoir des observations orales, de telle sorte qu'il puisse faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure envisagée avant qu'elle n'intervienne. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. Le requérant a eu la possibilité de présenter tout élément qu'il estimait utile lors de son audition le 19 novembre 2023 par les services de gendarmerie de Pont-de-Claix. En tout état de cause, il ne justifie pas d'éléments qu'il aurait vainement tenté de porter à la connaissance du préfet et qui auraient eu une incidence sur le sens de la décision contestée. En conséquence, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu doit être écarté.

6. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance.

7. M. D déclare résider en France depuis le 25 avril 2015. Toutefois, il a constamment résidé en situation irrégulière, ses titres de séjour lui ayant été retirés pour fraude. Célibataire et sans charge de famille, il ne justifie qu'aucune attache familiale alors qu'il a vécu en Algérie jusqu'à l'âge de 35 ans, où il conserve nécessairement des attaches. Les quelques attestations de sympathie rédigées à son endroit ne traduisent pas des attaches familiales ou amicales suffisantes. En outre, si M. D a précédemment travaillé à la fois dans le domaine de la sécurité et dans la vente de vêtements, c'est principalement à la faveur de titres de séjour commerçant qu'il a obtenus par la fraude. La promesse d'embauche sérieuse dont il se prévaut ne suffit pas pour caractériser une insertion professionnelle. En outre, il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, dont la validité a été confirmée par la cour administrative de Lyon le 2 mars 2020, qu'il n'a pas exécutée, ce qui n'est pas le gage d'une bonne insertion dans la société française qui repose sur le respect de la loi et des décisions de justice. Dans ces conditions et eu égard aux conditions de séjour du requérant en France, le préfet de l'Isère n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et n'a dès lors pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en lui faisant obligation de quitter le territoire français. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision le privant de tout délai de départ volontaire :

8. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ".

9. La circonstance que M. D a déjà fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français suffisait au préfet de l'Isère pour priver l'intéressé de tout délai de départ volontaire. En outre, il ne fait état d'aucune circonstance particulière qui aurait pu faire obstacle à cette mesure. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et séjour des étrangers et du droit d'asile : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

11. La décision contestée vise notamment l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et comporte les considérations de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".

13. Contrairement à ce que soutient M. D, le préfet de l'Isère a bien examiné s'il justifiait de l'existence de circonstances humanitaires qui auraient pu l'amener à ne pas édicter la décision attaquée et a tenu compte des quatre critères énumérés par les dispositions. L'intéressé soutient vivre en France depuis plus de 8 ans, y avoir ses attaches familiales et disposer d'une promesse d'embauche sérieuse. Toutefois, ces éléments ne constituent pas des circonstances humanitaires au sens des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. En troisième lieu, pour les mêmes raisons que celles qui ont été précédemment exposées, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur d'appréciation dont serait entachée la décision d'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans au regard de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

15. Il résulte de ce qui a été dit que M. D, qui n'a pas démontré l'illégalité de l'arrêté du 19 novembre 2023 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ne peut obtenir l'annulation de cet arrêté. Il n'est, dès lors, pas fondé à demander l'annulation par voie de conséquence de la décision d'assignation à résidence.

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation doivent être rejetées. Il y a donc lieu de rejeter, par voie de conséquence, les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1990.

D E C I D E :

Article 1er : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 novembre 2023.

Le magistrat désigné,La greffière,

Mme C Mme B

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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