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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2308416

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2308416

lundi 5 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2308416
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationJuge unique 10
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 décembre 2023, Mme D E , représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 décembre 2023 par lequel le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant un délai d'un an et a fixé le pays de destination ;

3°) de supprimer le signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour et à défaut de réexaminer sa situation et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de condamner l'Etat à verser à son conseil la somme de 1 560 euros TTC en application des articles 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme E soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît le droit d'être entendu ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

La décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- est insuffisamment motivée ;

- est disproportionnée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les observations de Me Huard, pour Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E de nationalité Angolaise, déclare être entrée en France le 9 novembre 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides rendue le 6 mars 2023 et confirmée le 21 septembre 2023 par la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 12 décembre 2023 le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé une interdiction de retour sur le territoire pendant un délai d'un an et a fixé le pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun :

3. L'arrêté attaqué qui mentionne les éléments de fait propres à la situation de Mme E et les considérations de droit sur lesquels il se fonde est suffisamment motivé au regard de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration et démontre que la situation de l'intéressé a fait l'objet d'un examen particulier et préalable. Dès lors, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et de l'absence d'examen particulier et préalable doivent être écartés.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. Mme E a eu la possibilité de présenter tous les éléments qu'elle estimait utiles lors du dépôt de sa demande d'asile et en cours d'instruction de sa demande. En tout état de cause, requérant ne justifient pas d'éléments qu'il aurait vainement tenté de porter à la connaissance du préfet et qui aurait eu une incidence sur le sens de la décision contestée. En conséquence, le moyen tiré de la méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu doit être écarté.

5. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

6. L'entrée en France de Mme E est récente. Elle n'y a pas d'attaches familiales et en revanche n'en n'est pas dépourvue dans son pays d'origine où réside son concubin , où elle a vécu la majeure partie de sa vie et où elle pourra reconstituer sa cellule familiale avec ses cinq enfants mineurs A, eu égard notamment aux conditions et à la durée de son séjour en France, Mme E n'est fondée à soutenir ni que la décision attaquée a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs de cette décision et a donc violé l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ni qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ni qu'elle a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

7. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

8. Mme E fait valoir qu'elle a quitté son pays d'origine en raison de persécutions pour motif politique du fait des actions militantes de ses parents contre le régime du MPLA. Elle soutient qu'à la suite de la mort de son père tué par des personnes se présentant comme faisant partie des services secrets en marge d'une manifestation elle a intégré le parti d'opposition UNITA. Elle soutient qu'elle a été enlevée, séquestrée, frappée et violée par ses geôliers et qu'elle s'est enfuie grâce à un homme qui l'a aidée en échange de services sexuels. Mme E fait valoir qu'à la suite de sa participation à une autre manifestation le 12 novembre 2020 des hommes sont entrés chez elle et ont tenté de l'ébouillanter. Elle évoque également des menaces à la suite de la participation à une manifestation après les élections présidentielles de 2022 où le MPLA a obtenu la majorité des voix. Avant de venir en France elle a emmené ses enfants au B avec l'aide de l'ami de son mari. Mme E soutient elle craint d'être soumise à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Angola. Toutefois, elle n'apporte aucun élément probant de nature à établir qu'elle serait réellement, personnellement et actuellement exposée à de tels traitements en cas de retour dans son pays d'origine. Au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA. Mme E n'est, par suite, pas fondée à soutenir que le préfet de la Savoie a méconnu les stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur l' interdiction de retour sur le territoire français :

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

10. Il résulte des dispositions précitées que, lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

11. Compte tenu de ce qui est indiqué aux points 6 et 8 Mme E n'est pas fondée à soutenir que la mesure d'interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an est disproportionnée.

12. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation, d'injonction et tendant à la condamnation de l'État au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E:

Article 1er : Mme E est admise à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme E est rejetée.

Article 3: Le présent jugement sera notifié à Mme E, à Me Huard et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2024.

Le magistrat désigné,

S. C La greffière,

A. Muller

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2308416

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