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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400029

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400029

lundi 22 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400029
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 janvier 2024, M. B D A, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution de la décision du 19 octobre 2023 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, ensemble la décision implicite rejetant son recours administratif préalable obligatoire ;

3°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 440 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il n'a aucune ressource et aucune solution d'hébergement alors qu'il a des problèmes de santé nécessitant un suivi et un traitement médical conséquent ; il se trouve donc dans une situation d'extrême vulnérabilité et de précarité, accentuée en cette période hivernale ;

- il existe un doute sérieux concernant la légalité des décisions en litige :

* elles sont entachées d'un défaut de motivation et d'examen sérieux de sa situation ;

* elles méconnaissent les articles L. 551-15 et L. 531-27 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, son arrestation suivie de son incarcération, lors de sa présentation en préfecture le 4 juillet 2023 pour le dépôt d'une demande d'asile, constituant un motif légitime ayant fait obstacle au dépôt de sa demande d'asile dans le délai de 90 jours imparti ;

* elles méconnaissent l'article D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

* elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 janvier 2024, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie, l'intéressé n'étant pas en situation de vulnérabilité et pouvant bénéficier de l'aide des structures locales et des services du 115 ;

- aucun moyen n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions contestées.

Vu :

- la requête en annulation enregistrée sous le n°2400028 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bedelet pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bedelet, juge des référés ;

- les observations de Me Huard pour le requérant ; M. A fait valoir en outre qu'il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il a fait l'objet d'un arrêté de remise aux autorités chypriotes ; qu'en tout état de cause, le délai prévu par le règlement Dublin pour la reprise en charge d'un étranger demandeur d'asile par l'État responsable de l'examen de sa demande d'asile est bref et le versement de l'allocation pour demandeur d'asile prend fin, à compter de la date du transfert effectif à destination de l'État responsable de l'examen de la demande d'asile ;

- les observations de Mme C pour l'OFII qui fait valoir en outre que M. A a fait l'objet d'un arrêté de remise aux autorités chypriotes.

Au cours de l'audience publique, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de ce que les conclusions dirigées contre la décision de refus des conditions matérielles d'accueil du 19 octobre 2023 sont devenues sans objet dès lors qu'est née une décision implicite rejetant le recours administratif obligatoire qu'avait formé M. A contre la décision du 19 octobre 2023 et que cette décision implicite s'est substituée à la décision du 19 octobre 2023.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant camerounais, entré en France le 2 juillet 2023, a présenté une demande d'asile sur le territoire français. Le 19 octobre 2023, la directrice territoriale de l'OFII lui a refusé le bénéfice des conditions matérielles d'accueil allouées aux demandeurs d'asile. Le 24 octobre 2023, M. A a formé le recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, implicitement rejeté le 24 décembre 2023. M. A demande la suspension de l'exécution de ces deux décisions.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la recevabilité des conclusions dirigées contre la décision du 19 octobre 2023 :

3. Aux termes de l'article D. 551-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision de refus des conditions matérielles d'accueil prise en application de l'article L. 551-15 est écrite, motivée et prend en compte la vulnérabilité du demandeur (). Dans un délai de deux mois à compter de la notification de cette décision, le bénéficiaire peut introduire un recours devant le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. La décision comporte la mention des voies et délais dans lesquels ce recours peut être formé. Le directeur général de l'office dispose d'un délai de deux mois pour statuer. A défaut, le recours est réputé rejeté () ". L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il s'ensuit que la décision prise à la suite du recours se substitue nécessairement à la décision initiale et qu'elle est seule susceptible d'être déférée au juge de la légalité.

4. Il s'ensuit que les conclusions dirigées contre la décision du 19 octobre 2023, à laquelle s'est substituée la décision implicite de rejet née du silence gardé par le directeur général de l'OFII sur le recours administratif préalable obligatoire formé par M. A, sont manifestement irrecevables.

Sur les conclusions aux fins de suspension dirigées contre la décision de rejet du recours administratif préalable obligatoire :

5. L'article L. 521-1 du code de justice administrative permet au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution d'une décision administrative ou de certains de ses effets lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

6. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce.

7. La décision en litige prive M. A d'un revenu et d'un hébergement stable. Par ailleurs, l'OFII ne conteste pas que M. A, entré en France le 2 juillet 2023, s'est présenté au guichet unique pour demandeur d'asile de l'Isère le 4 juillet 2023 mais que sa demande d'asile n'a pu être enregistrée car, ayant été confondu à tort avec un autre individu, il a été arrêté au guichet et incarcéré. Il n'a donc pu présenter sa demande d'asile qu'après sa sortie d'incarcération. Ainsi, contrairement à ce qu'oppose l'OFII, M. A ne s'est pas placé lui-même dans une situation d'urgence. Compte tenu de l'état de précarité dans lequel la décision, dont la suspension de l'exécution est demandée, maintient M. A, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

8. Aux termes de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les conditions matérielles d'accueil peuvent être refusées, totalement ou partiellement, au demandeur dans les cas suivants : () 4° Il n'a pas sollicité l'asile, sans motif légitime, dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27 () ".

9. Compte tenu de ce qui a été dit au point 7, le moyen tiré de la violation des dispositions précitées de l'article L. 551-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'un motif légitime a empêché M. A de présenter sa demande d'asile dans le délai prévu au 3° de l'article L. 531-27 du même code, est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision résultant du silence gardé par le directeur général de l'OFII sur le recours de M. A du 24 octobre 2023.

10. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant réunies, il y a lieu, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision résultant du silence gardé par le directeur général de l'OFII sur le recours de M. A du 24 octobre 2023.

En ce qui concerne la substitution de motifs :

11. Au cours de l'audience publique, l'OFII soutient que M. A a fait l'objet d'un arrêté de remise aux autorités chypriotes. Si l'OFII a entendu solliciter une substitution de motifs, en l'état de l'instruction, il ne ressort pas avec évidence des données de l'affaire que ce motif serait susceptible de fonder légalement la décision en litige. Il n'y a dès lors pas lieu de procéder à la substitution de motifs invoquée par l'OFII.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ".

13. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration. La présente décision implique uniquement que l'Office français de l'immigration et de l'intégration réexamine la situation de M. A dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il y ait lieu de prononcer une astreinte.

Sur les frais de procès :

14. La décision attaquée a été prise par l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Dès lors, les conclusions de la requête tendant à la condamnation de l'Etat au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées comme mal dirigées.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision résultant du silence gardé par le directeur général de l'OFII sur le recours de M. A du 24 octobre 2023 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de réexaminer la demande de M. A dans un délai de huit jours.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D A, à Me Huard ainsi qu'à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Fait à Grenoble, le 22 janvier 2024.

La juge des référés, Le greffier,

A. Bedelet G. Morand

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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