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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400215

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400215

jeudi 8 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400215
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantGHANASSIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Ghanassia, demande au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, l'exécution des décisions des 7 septembre 2023, 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023 par lesquelles le préfet de l'Isère a refusé d'enregistrer sa demande de renouvellement de titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet d'enregistrer et d'examiner sa demande de titre de séjour dans un délai de 2 jours sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de condamner l'Etat à verser à son conseil une somme de 1 200 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour, la condition d'urgence est présumée ; les décisions en litige le placent dans une situation irrégulière et le privent du droit de travailler ;

- il existe un doute sérieux concernant la légalité des décisions en litige :

*elles sont entachées d'incompétence dès lors qu'elles sont prises par un agent d'accueil de la préfecture qui n'est pas compétent pour statuer sur une demande de titre de séjour ;

*elles méconnaissent le droit d'être entendu en méconnaissance de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

*elles sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'au stade du dépôt d'une demande de titre de séjour salarié, il n'est pas nécessaire que l'administration ait déjà renouvelé l'autorisation de travail qui peut être délivrée postérieurement et pour la délivrance des cartes de séjour temporaire, c'est l'administration qui envoie directement à la préfecture l'autorisation de travail lorsque l'étranger a déjà déposé son dossier de demande de titre de séjour ;

*elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

*elles sont entachées d'un détournement de procédure.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 janvier 2024, le préfet de l'Isère, conclut au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, de lui accorder un délai minimal de deux mois pour la fabrication du titre de séjour en cas d'injonction de délivrance d'un titre de séjour.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que la décision de refus d'enregistrement d'un titre de séjour fondée sur le caractère incomplet du dossier ne fait pas grief ;

- la condition d'urgence n'est pas remplie ;

- aucun des moyens n'est sérieux.

Vu :

- la requête en annulation enregistrée sous le n°2400216 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit asile ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bedelet, pour statuer sur les demandes de référé ;

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 30 janvier 2024 au cours de laquelle ont été entendus :

- le rapport de Mme Bedelet, juge des référés ;

- les observations de Me Ghanassia pour M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B s'est vu délivrer, le 13 septembre 2019, un titre de séjour pluriannuel portant la mention " salarié ". Son titre de séjour arrivant à expiration le 12 septembre 2023, il en a sollicité le renouvellement. Il s'est vu délivrer un rendez-vous le 7 septembre 2023, mais l'enregistrement de son dossier a été refusé en raison de l'absence d'autorisation de travail. Deux nouveaux rendez-vous lui ont délivrés pour déposer son dossier de demande de renouvellement de titre de séjour les 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023. Toutefois, l'intéressé s'est, à nouveau, vu opposer un refus d'enregistrement de son dossier. M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution des trois décisions orales de refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour.

Sur la demande de suspension d'exécution :

2. L'article L. 521-1 du code de justice administrative permet au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution d'une décision administrative ou de certains de ses effets lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

En ce qui concerne le refus d'enregistrement de la demande de renouvellement de titre de séjour salarié en date du 7 septembre 2023 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail () ". Aux termes de l'article R. 433-2 du même code : " L'étranger déjà admis à résider en France qui sollicite le renouvellement d'une carte de séjour pluriannuelle présente à l'appui de sa demande les pièces prévues pour une première délivrance de la carte de séjour temporaire correspondant au motif de séjour de la carte de séjour pluriannuelle dont il est détenteur et justifiant qu'il continue de satisfaire aux conditions requises pour celle-ci ainsi, le cas échéant, que les pièces particulières requises à l'occasion du renouvellement du titre conformément à la liste fixée par arrêté annexé au présent code () ". Aux termes de l'article R. 431-11 du même code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". L'annexe 10 au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à la rubrique " CST portant la mention "salarié" ", mentionne, au titre des pièces à fournir dans la situation du requérant, une autorisation de travail dématérialisée produite par le nouvel employeur.

4. Aux termes de l'article R. 5221-1 du code du travail : " I.-Pour exercer une activité professionnelle salariée en France, les personnes suivantes doivent détenir une autorisation de travail lorsqu'elles sont employées conformément aux dispositions du présent code : 1° Etranger non ressortissant d'un Etat membre de l'Union européenne, d'un autre Etat partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse () II.-La demande d'autorisation de travail est faite par l'employeur () Tout nouveau contrat de travail fait l'objet d'une demande d'autorisation de travail () ".

5. Le refus d'enregistrer une demande de titre de séjour au motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l'absence de l'un des documents mentionnés à l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou lorsque l'absence d'une pièce mentionnée à l'annexe 10 à ce code, auquel renvoie l'article R. 431-11 du même code, rend impossible l'instruction de la demande.

6. Il ne résulte pas de l'instruction que, lors du premier rendez-vous fixé le 7 septembre 2023 pour l'enregistrement de sa demande de renouvellement de son titre de séjour salarié, M. B disposait d'une autorisation de travail en cours de validité ni même que son nouvel employeur avait présenté une demande d'autorisation de travail. Ainsi, le préfet de l'Isère pouvait légalement, à cette date, refuser d'enregistrer la demande de titre de séjour de M. B compte tenu du caractère incomplet du dossier présenté par ce dernier. Le refus d'enregistrement opposé le 7 septembre 2023 par le préfet ne constituant pas, de la sorte, une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir, les conclusions aux fins de suspension de cette décision sont manifestement irrecevables.

En ce qui concerne les refus d'enregistrement de la demande de renouvellement de titre de séjour salarié en date des 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023 :

7. En revanche, en deuxième lieu, il résulte de l'instruction que le nouvel employeur de M. B, le laboratoire central des industries électriques, a déposé une demande d'autorisation de travail le 19 septembre 2023, soit antérieurement à la date d'édiction des décisions orales des 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023. Ainsi, le préfet de l'Isère qui était saisie d'une demande d'autorisation de travail au profit de M. B ne pouvait refuser d'enregistrer sa demande de renouvellement de titre de séjour présentée par ce dernier en lui opposant l'absence d'autorisation de travail dès lors qu'il lui appartenait de se prononcer lui-même sur la demande d'autorisation de travail en cause. En l'état de l'instruction et alors que la légalité d'une décision doit s'apprécier à la date à laquelle elle a été édictée, le moyen tiré de l'erreur de droit apparaît de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions attaquées. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de ce que, en l'absence du dépôt d'un dossier complet, les décisions attaquées constituent des actes ne faisant pas grief et dès lors insusceptibles de recours ne peuvent être accueillies.

8. En troisième lieu, le moyen tiré de l'incompétence des décisions orales des 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023 est également de nature à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de ces décisions.

9. En dernier lieu, la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

10. Alors que M. B résidait en France depuis septembre 2019 sous couvert d'une carte de séjour pluriannuelle mention salarié, les décisions de refus d'enregistrement de sa demande de renouvellement de titre de séjour ont pour effet de le faire basculer vers un séjour irrégulier et de le priver du droit de travailler. En outre, le préfet de l'Isère ne saurait se prévaloir, pour contester la condition d'urgence, de la tardiveté de la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B dès lors que cette tardiveté ne résulte pas de l'instruction et que ce motif n'a pas été opposé à l'intéressé par les agents de préfecture les 7 septembre 2023, 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023. Il ne saurait également soutenir que M. B s'est lui-même placé dans la situation d'urgence en ne sollicitant une demande d'autorisation de travail que lors de sa demande de renouvellement de titre de séjour dès lors qu'il résulte du courrier du 11 octobre 2023 du directeur des ressources humaines de l'entreprise qui l'emploi que ce retard est lié à un dysfonctionnement des services administratifs de celle-ci et qu'aux termes de l'article R. 5221-1 du code du travail, la demande d'autorisation de travail est faite par l'employeur. La condition d'urgence est donc remplie.

11. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner uniquement la suspension de l'exécution des décisions orales des 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ".

13. En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration, le juge des référés suspension ne pouvant décider une mesure qui a les mêmes effets qu'une annulation pour excès de pouvoir. Les conclusions de M. B tendant à ce que le préfet enregistre sa demande de renouvellement de titre de séjour doivent dès lors être rejetées.

14. En revanche, la suspension de l'exécution du refus contesté implique nécessairement que le préfet de l'Isère réexamine la demande d'enregistrement de renouvellement de titre de séjour de M. B. Il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de procès :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du requérant présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 :L'exécution des décisions des 3 octobre 2023 et 9 novembre 2023 par lesquelles le préfet de l'Isère a refusé de procéder à l'enregistrement de la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 3 :Il est enjoint au préfet de l'Isère de réexaminer la demande d'enregistrement présentée par M. B, dans un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 :La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à Me Ghanassia et au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer.

Copie en sera adressée au préfet de l'Isère.

Fait à Grenoble, le 8 février 2024.

La juge des référés,

A. Bedelet

La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des Outre-Mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400215

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