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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400290

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400290

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400290
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantDJINDEREDJIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par requête et un mémoire enregistrés le 16 janvier 2024 et le 8 février 2024, M. B A, représenté par Me Djinderedjian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 11 août 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard, à défaut, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il remplit les conditions ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 février 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Au cours de l'audience publique du 22 février 2024, M. Ban a lu son rapport. Les parties n'étaient ni ne présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant tunisien né le 31 août 2004, est entré sur le territoire français en 2021. Le 28 juillet 2021, il a été confié aux services de la protection de l'enfance du département de la Haute-Savoie. Le 26 juillet 2022, il a demandé la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 11 août 2023, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours.

Sur les conclusions d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été scolarisé au sein de la mission de lutte contre le décrochage scolaire (MLDS) et a obtenu le certificat de formation générale (C.F.G). À la date de l'arrêté attaqué il était inscrit en première année de CAP " métiers du plâtre et de l'isolation " au BTP CFA des Savoie. Dans ce cadre, il a signé un contrat d'apprentissage pour la période allant du 29 août 2022 au 28 août 2025.

5. Pour refuser de délivrer à un titre de séjour à M. A, le préfet de la Haute-Savoie s'est d'abord fondé sur le défaut de suivi réel et sérieux de sa formation en s'appuyant sur le bulletin du BTP CFA des Savoie de l'année scolaire 2022/2023 qui fait ressortir, selon son appréciation, " une progression et un comportement mitigé en langue française et parfois un comportement inadéquat durant la formation ".

6. Si ce bulletin fait état dans les appréciations générales d'un comportement inadéquat en début d'année, il mentionne ensuite que M. A " s'est repris et son comportement est approprié. Les efforts sont à poursuivre. Mohammed Islem a de bonnes capacités d'apprentissage ". Par ailleurs, s'il a obtenu la note de 9,4 sur 20 en français, ses résultats sont en progrès dans cette matière comme dans toutes les autres avec des notes de 15 en mathématiques, de 16,5 en histoire géographie et de 16,5 en informatique. Enfin, ce bulletin ne relève aucune absence non justifiée.

7. En outre, le rapport de la structure d'accueil, qui a émis un avis favorable, confirme que M. A " s'est investi avec sérieux et assiduité dans son projet de formation ". L'employeur avec lequel il a signé un contrat d'apprentissage atteste également qu'il est " un salarié impliqué dans son travail et dans son apprentissage. Il s'est bien intégré à nos équipes de travail qui l'apprécient. Il est sérieux, consciencieux et participatif. Depuis son arrivée, il a fait de grand progrès en français et déjà acquis des connaissances de base ".

8. Dans ces conditions, c'est au prix d'une analyse erronée que le préfet de la Haute-Savoie a estimé que M. A ne suivait pas effectivement et sérieusement sa formation professionnelle, alors même qu'il a eu besoin d'une période d'adaptation.

9. Pour fonder son refus, le préfet de la Haute-Savoie relève également que M. A " ne démontre ainsi nullement l'absence de liens ou son isolement dans son pays d'origine dès lors que ses parents, frères et sœurs résident en Tunisie ". Si le préfet a pu légalement prendre en compte cet élément qui est avéré, le critère de l'isolement familial ne constitue pas, eu égard à la vocation essentiellement professionnelle du titre délivré sur le fondement de l'article L. 435-3, un critère prépondérant dans l'appréciation globale que doit porter le préfet sur la situation de l'intéressé. Aussi, dès lors que M. A remplit les autres critères pour obtenir la délivrance d'un titre sur le fondement de l'article L. 435-3, le fait qu'il ait conservé des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine ne suffit pas à justifier, à lui seul, une décision de refus de titre de séjour alors même qu'il a déclaré vouloir l'aider financièrement.

10. Il ressort de l'ensemble de ces éléments que le préfet de la Haute-Savoie a entaché sa décision d'erreur manifeste d'appréciation en refusant de délivrer à M. A la carte de séjour temporaire qu'il a sollicitée sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Le présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs qui le fondent et dès lors qu'il résulte de l'instruction que M. A poursuit sa formation professionnelle, que le préfet de la Haute-Savoie fasse droit à sa demande de titre de séjour. Par suite, il y a lieu de lui enjoindre de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de 8 jours à compter de cette notification. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Djinderedjian de la somme de 900 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à l'article 108 du décret du 19 décembre 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 11 août 2023 du préfet de la Haute-Savoie est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Savoie de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de 8 jours à compter de cette notification.

Article 3 : L'Etat versera, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 900 euros à Me Djinderedjian, avocate de M. A.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Djinderedjian et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 22 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Triolet, présidente,

M. Ban, premier conseiller,

M. Callot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

Le rapporteur,

J-L. Ban

La présidente,

A. Triolet La greffière,

J. Bonino

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2400290

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