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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400353

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400353

mercredi 24 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400353
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 et le 23 janvier 2024, Mme C, représentée par Me Martin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler les arrêtés du 17 janvier 2024 du préfet de la Savoie portant obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour pour une durée de deux et assignation à résidence.

Mme B soutient que :

L'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est entachée d'erreur de droit ;

- est entachée de défaut d'examen complet et particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision portant interdiction de retour et la décision portant assignation à résidence :

- méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale.

La décision portant délai de départ volontaire :

- est entachée d'illégalité par voie d'exception d'illégalité.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- est entachée d'illégalité par voie d'exception d'illégalité ;

- sa durée est disproportionnée.

La décision d'assignation à résidence :

- est entachée d'insuffisance de motivation ;

- est entachée d'erreur de droit.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 janvier 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête au motif que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés

Vu :

- la décision attaquée et les autres pièces du dossier ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a délégué à Mme Bourion, première conseillère, les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourion,

- les observations de Me Martin représentant Mme B.

Mme Bourion, magistrate désignée, a informé le représentant de Mme B de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public tiré de ce que la requérante n'entrait plus dans le champ des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il devait y être substitué les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du même code.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 14h15.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante albanaise, née en 1963, est entrée en France le 5 novembre 2016 sous couvert d'un passeport biométrique indiquant une entrée par l'Italie. Elle a déposé une demande d'asile qui a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) par décision du 17 octobre 2017 et confirmée par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) par décision du 23 mai 2018. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour qui lui a été refusé par le préfet de la Savoie par arrêté du 16 décembre 2019 l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours. La légalité de cet arrêté a été confirmée par un jugement du 31 décembre 2020. Par arrêté du 18 janvier 2023, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'un an. La légalité de cet arrêté a été confirmée par un jugement du 23 février 2023. Par arrêté du 15 février 2023, le préfet de la Savoie l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours renouvelable. Le tribunal de Grenoble a annulé cet arrêté par un jugement du 23 février 2023 pour défaut de base légale. Suite à un nouvel examen de la situation personnelle de la requérante, le préfet de la Savoie, par arrêté du 17 janvier 2024, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, l'a interdite de retour sur le territoire pour une durée de deux ans et l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre Mme B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la requête :

3. L'arrêté attaqué a été signé par Mme A, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, qui disposait à cet effet d'une délégation de signature par arrêté du 22 mai 2023, régulièrement publié au registre des actes administratifs du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de cette décision manque en fait.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; (). ".

5. Mme B a fait l'objet le 16 décembre 2019 d'un refus de titre de séjour assorti d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. De sorte qu'au jour de l'arrêté attaqué, la requérante n'entrait plus dans le champ des dispositions du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. L'arrêté attaqué, motivé par le maintien irrégulier de Mme B sur le territoire français, trouve son fondement légal, ainsi que l'avait au demeurant déjà souligné le jugement du 23 février 2023, sur les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui peuvent être substituées à celles du 3° de ce même article dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

8. En deuxième lieu, la décision attaquée énonce les motifs de faits spécifiques à la situation de Mme B, qui n'est dès lors pas fondée à invoquer un défaut d'examen particulier de sa situation, le préfet n'étant pas tenu d'indiquer tous les éléments que le requérant regarde comme lui étant favorables.

9. En troisième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui " ;

10. Si Mme B invoque une durée de résidence en France de 7 années et 3 mois à la date de la décision attaquée, il ressort toutefois des pièces du dossier que, sans enfant à charge, elle est dépourvue de toutes attaches familiales sur le territoire français hormis son fils majeur qui se trouve dans la même situation administrative qu'elle. En outre, elle ne justifie pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où réside son frère et où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-six ans. Si elle déclare être entrée en France en 2016 et avoir déposé une demande d'asile, cette demande a été définitivement rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 23 mai 2018. Par ailleurs, sa présence en France, au titre de laquelle elle n'a bénéficié d'aucun titre de séjour, ne saurait être justifiée par son état de santé dès lors que le collège de médecins de l'office français de l'insertion et de l'immigration a constaté par un avis du 30 août 2019 qu'elle pouvait bénéficier d'une prise en charge médicale dans son pays et que son état de santé pouvait lui permettre de voyager sans risque vers son pays d'origine. Dans ces conditions, et alors même qu'elle est embauchée depuis juin 2023 dans une société de nettoyage, le préfet de la Savoie n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. En quatrième lieu, Mme B n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait été éligible à l'admission exceptionnelle au séjour au titre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile si le préfet avait retenu le fait que depuis juin 2023 elle a souscrit un contrat de travail à durée indéterminée avec une société de nettoyage, dès lors qu'elle n'établit pas, en tout état de cause, qu'elle aurait déposé une demande de titre de séjour en se prévalant de ces dispositions.

En ce qui concerne la décision de départ volontaire :

12. Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :/ 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ()/ 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; ()/ 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts () ".

13. En l'absence d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, le moyen tiré de cette illégalité et soulevé par voie d'exception à l'encontre de la décision portant refus de délai de départ volontaire doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour en France :

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

15. Il résulte des dispositions précitées que, lorsque le préfet prend à l'encontre d'un étranger une décision portant obligation de quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.

16. Il ressort des termes de l'arrêté que pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans à l'encontre de la requérante, le préfet de la Savoie a pris en compte l'examen de sa situation familiale et personnelle en France qui ne révèle pas l'existence de liens intenses, stables et anciens qu'elle aurait tissés sur le territoire national, la circonstance qu'elle a déjà fait l'objet de deux mesures d'éloignement non exécutées, et enfin le fait qu'elle séjourne irrégulièrement sur le territoire national. Toutefois, alors même que Mme B ne justifie pas de circonstances humanitaires au sens des dispositions précitées de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit l'asile, il ressort des pièces du dossier qu'elle réside en France depuis plus de 7 ans, qu'elle a à présent un emploi à durée indéterminée et que son comportement n'a jamais constitué une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir qu'en dépit de sa soustraction aux précédentes mesures d'éloignement, le préfet de la Savoie a méconnu les dispositions précitées en fixant à deux ans la durée de son interdiction de retour sur le territoire français.

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

17. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :" Les décisions d'assignation à résidence, y compris de renouvellement, sont motivées ".

18. En se bornant à soutenir que le préfet de la Savoie se limite, dans l'arrêté en litige, à renvoyer à une organisation ultérieure les modalités de départ sans apporter de garanties au stade de l'arrêté sur les démarches entreprises afin de permettre à l'administré de comprendre précisément l'opportunité de la mesure, Mme B ne conteste pas sérieusement la motivation de cette décision, son argumentation relevant du bien-fondé de celle-ci. En tout état de cause, l'assignation à résidence comporte les considérations de droit et de fait qui la fondent.

19. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ";

20. Pour justifier sa décision d'assignation à résidence, le préfet de la Savoie fait valoir que, même si Mme B est en possession d'un passeport en cours de validité, délivré par les autorités albanaises, valable jusqu'au 10 mai 2026, il est nécessaire de prévoir son éloignement qui demeure une perspective raisonnable. Mme B étant soumise à une obligation de quitter le territoire français sans délai, le préfet de la Savoie était fondé à faire application des dispositions précitées pour l'assigner à résidence.

21. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'annuler la seule décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision portant interdiction de retour sur le territoire français est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions présenté par Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à Me Martin et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 janvier 2024.

La magistrate désignée,

I. BOURION Le greffier,

L. BOURECHAK

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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