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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400682

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400682

mardi 6 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400682
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMIRAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er février 2024, M. B A, représenté par Me Miran, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté n° 2024 730 101 du 31 janvier 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire sans délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée de trois ans ;

3°) d'annuler l'arrêté n° 2024 730 102 du 31 janvier 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé, en méconnaissance des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale car son droit à être entendu, qu'il tient notamment de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux a été méconnu ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire est illégale en ce que le préfet lui prête des velléités de ne pas vouloir respecter la mesure d'éloignement qu'il n'a pas et elle a pour conséquence de rompre brutalement les liens amicaux qu'il a tissés ; elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'interdiction de retour est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire et de celle lui refusant un délai de départ volontaire ; elle est insuffisamment motivée car l'existence de circonstances humanitaires n'ont pas été examinées ; elle est disproportionnée et entachée d'erreur manifeste d'appréciation ; elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme ;

- l'assignation à résidence doit être annulée par voie de conséquence.

Le préfet de la Savoie a produit des pièces le 5 février 2024, qui ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le magistrat désigné a, au cours de l'audience publique, présenté son rapport. Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 31 décembre 1985, de nationalité malienne, a présenté une demande d'asile qui a été rejetée en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile le 25 mai 2021. Par deux arrêtés du 31 janvier 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Savoie l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, et l'a assigné à résidence dans l'arrondissement de Chambéry pour une durée de 45 jours.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle de M. A.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

3. L'arrêté attaqué énonce, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles repose la décision. Le préfet n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant, mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, rendu applicable aux États membres par l'article 51 de la même Charte : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 du même article : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". La Cour de justice de l'Union européenne a dit pour droit dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur ses conditions de séjour en France et les perspectives de son éloignement.

5. En l'espèce, M. A a été mis à même, lors de son audition par les services de police le 31 janvier 2024, de présenter toutes les observations qu'il jugeait utile sur ses conditions de séjour en France et son possible éloignement. Il n'établit pas qu'il n'a pas pu présenter à l'administration d'autres éléments qui auraient pu influer sur le sens de la décision attaquée. En outre, alors que M. A a fait l'objet de deux précédentes obligations de quitter le territoire français, le 20 juillet 2021, confirmée par un jugement du 9 septembre 2021 du tribunal administratif de Grenoble, et le 13 mars 2023, il n'est pas fondé à soutenir qu'il n'était pas informé de la possibilité de faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en cas de maintien irrégulier sur le territoire français. Le moyen tiré du vice de procédure dont l'obligation de quitter le territoire français serait entachée doit donc être écarté.

6. En second lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1°) Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ". M. A est célibataire et sans enfant. Il a vécu jusqu'à l'âge de 30 ans dans son pays d'origine où résident ses trois frères et sa sœur. S'il se prévaut de sa durée de présence en France, il s'est maintenu sur le territoire malgré deux mesures d'éloignement. Par ailleurs, M. A produit des fiches de paie de la société de nettoyage STEM et un contrat de travail. Toutefois, il n'était pas autorisé à travailler et son insertion professionnelle est limitée. En outre, le préfet de la Savoie a fait un signalement au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Chambéry en raison de l'utilisation d'un faux titre de séjour. Dans ces circonstances, et alors même qu'il ne représenterait pas une menace pour l'ordre public et qu'il n'aurait jamais fait l'objet d'une condamnation pénale, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent dès lors être écartés.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

7. La circonstance que le refus de délai de départ volontaire entraînerait une rupture des liens amicaux, dont M. A n'établit pas au surplus l'existence, ne suffit pas à établir l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation. En outre, contrairement à ce qu'il indique, il a explicitement indiqué lors de son audition ne pas vouloir retourner dans son pays et se conformer ainsi à la mesure d'éloignement. Ainsi, le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'exception d'illégalité de la décision faisant obligation à M. A de quitter le territoire et le refus de départ volontaire, soulevée contre la décision d'interdiction de retour sur le territoire français, doit être écartée.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ". Aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

10. La décision contestée vise notamment l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et comporte les considérations de fait qui en constituent le fondement. Elle indique notamment que M. A a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées, qu'il a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français et qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

11. En troisième lieu, M. A ne peut se prévaloir d'attaches privée ou familiale d'une intensité particulière en France, en dépit de sa durée de présence sur le territoire, et il a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement. La situation personnelle de M. A, telle qu'elle a été exposée précédemment, ne relève pas de circonstances humanitaires au sens des dispositions précitées et le préfet de la Savoie n'a, dès lors, pas commis d'erreur manifeste d'appréciation à cet égard, en ne s'abstenant pas de prononcer à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français alors même qu'il ne présente pas une menace pour l'ordre public et, à supposer même qu'il comptait prendre rendez-vous en préfecture pour régulariser sa situation. Enfin, la durée de trois ans ne présente pas, dans les circonstances de l'espèce, le caractère disproportionné invoqué.

12. En quatrième et dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales invoqué contre l'interdiction de retour sur le territoire français, doit être écarté par les mêmes motifs que ceux exposés précédemment.

En ce qui concerne la mesure d'assignation à résidence :

13. Il résulte de ce qui précède que l'exception d'illégalité de la décision faisant obligation à M. A de quitter le territoire et de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, soulevée contre l'arrêté portant assignation à résidence, doit être écartée.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que par, voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction.

Sur les frais d'instance :

15. M. A étant la partie perdante dans la présente instance, ses conclusions tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 :Le surplus de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Miran et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2024.

La magistrate désignée,

E. Barriol

La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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