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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400717

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400717

vendredi 9 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400717
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDJINDEREDJIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 et 6 février 2024, M. A B, représenté par Me Djinderedjian, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté n°2024/74/72 du 3 février 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et l'a informé de son signalement au système d'information Schengen ;

3°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans les mêmes conditions ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de cette décision n'a pas justifié de sa compétence ;

- le motif tiré de l'existence d'une menace à l'ordre public est entaché d'erreur d'appréciation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle n'est pas justifiée par les circonstances de l'espèce ;

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

- l'auteur de cette décision n'a pas justifié de sa compétence ;

- elle doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une lettre adressée aux parties le 8 février 2024, le tribunal a informé les parties, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, qu'il était susceptible de procéder à une substitution de base légale en substituant aux dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile les dispositions du 1° de ce même article.

Par un mémoire du 8 février 2024, le préfet de la Haute-Savoie a répondu au moyen relevé d'office.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article R. 776- 15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 8 février 2024, présenté son rapport et prononcé, à l'issue de celle-ci, les parties n'étant ni présentes ni représentées, la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 3 février 2024, le préfet de la Haute-Savoie a obligé M. B, ressortissant tunisien, né le 19 mars 1996, à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Haute-Savoie a décidé d'assigner M. B à résidence. Par la requête susvisée, M. B demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En l'espèce, il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'arrêté n°2024/74/72 :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par, Emmanuel Coquand, sous-préfet de l'arrondissement de Thonon-les-Bains, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 15 décembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 15 décembre 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; ".

5. Il ressort des pièces du dossier et notamment du compte rendu d'enquête après identification dressé par les services de police que le requérant a été placé en garde à vue en raison d'une interpellation pour une infraction au code de la route en trottinette électrique en possession de 7,53 grammes de cannabis. Cette seule circonstance, en raison de son caractère isolé et en l'absence de poursuite et de condamnation concernant l'intéressé, n'est pas de nature à caractériser une menace à l'ordre public. Par suite, le préfet de la Haute-Savoie ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour prononcer la mesure d'éloignement.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

7. Il résulte de l'instruction, et en particulier du procès-verbal d'audition, que l'intéressé est entré en France après être entré en Italie et en Autriche par l'intermédiaire d'un réseau de passeurs et qu'il ne dispose d'aucun titre de séjour. La décision attaquée, qui relève également l'irrégularité de son séjour et le fait qu'il ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français, trouve alors son fondement légal dans les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui peuvent être substituées à celles du 5° de ce même article dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui n'est arrivé en France selon ses dires qu'en novembre 2022, est célibataire et sans charge de famille. Il ne ressort pas de la seule attestation établie par une association indiquant qu'il prend des cours de français et participe aux tâches ménagères que l'intéressé dispose d'une insertion dans la société française. Dans ces circonstances et malgré la présence de ses cousins en France, l'arrêté attaqué n'a pas porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; ".

11. Ainsi qu'il a été relevé au point 7, l'intéressé ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Il ne se prévaut pas de circonstance particulière à cet égard. Par suite, le préfet de la Haute-Savoie a pu légalement se fonder sur les dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour refuser l'octroi d'un délai de départ volontaire. Si le requérant se prévaut de la circonstance que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, le motif précité est de nature à justifier à lui seul le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif.

12. En cinquième lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, il ressort des termes de la décision attaquée portant interdiction de retour sur le territoire français que le préfet de la Haute-Savoie a procédé à un examen particulier de sa situation.

13. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

14. Si le requérant se prévaut de ce que son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et de ce qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, ce dernier, qui est célibataire et sans charge de famille, est arrivé sur le territoire français en novembre 2022. Eu égard à cette courte durée de présence et à l'absence de liens sérieux avec la France, le préfet de la Haute-Savoie n'a pas méconnu les dispositions précitées en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

15. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par, Emmanuel Coquand, sous-préfet de l'arrondissement de Thonon-les-Bains, qui disposait d'une délégation de signature à cette fin, consentie par arrêté du 15 décembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du 15 décembre 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait.

16. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit ci-dessus que le requérant ne peut se prévaloir de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, pour demander l'annulation, par voie de conséquence, de la décision portant assignation à résidence.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Djinderedjian et au préfet de la Haute-Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 février 2024.

Le magistrat désigné,

T. C La greffière,

C. JASSERAND

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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