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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400870

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400870

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400870
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème Chambre
Avocat requérantCANS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 février 2024, M. A C, représenté par Me Cans, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2022 par lequel le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français et a fixé le pays de destination ;

2°) d'annuler le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, qui résulte de l'interdiction de retour prononcée par le préfet de l'Isère ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère, à titre principal, de lui délivrer une carte de résident ou un titre de séjour " vie privée et familiale ", sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement, et, dans l'attente de la décision, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 424-3 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'un étranger pouvant bénéficier de plein droit d'une carte de résident ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de renvoi méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour et de l'obligation de quitter le territoire français.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pfauwadel, président,

- les observations de Me Cans, avocate de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant nigérian né en 1994, est entré irrégulièrement en France en août 2016. Il a formulé une demande d'asile, rejetée en dernier lieu par la Cour nationale du droit d'asile le 4 janvier 2019. Le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français par un arrêté du 11 février 2019 dont la légalité a été confirmée par la juridiction administrative. Le 24 février 2022, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par un arrêté du 6 juillet 2022, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an, a fixé le pays de destination et a prononcé son inscription au système d'information Schengen.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun :

2. L'arrêté attaqué a été signé par Mme Nathalie Cencic, secrétaire générale adjointe de la préfecture de l'Isère, qui avait reçu délégation à cet effet par un arrêté du 2 février 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

3. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait déposé une demande de titre de séjour sur le fondement du 4° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En l'absence d'une telle demande, le préfet de l'Isère n'était pas tenu de vérifier que M. C pouvait prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur ce fondement. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 424-3 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du défaut d'examen particulier de sa situation doivent être écartés.

4. D'une part, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine. En outre, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas aux ressortissants étrangers le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer leur vie privée et familiale.

6. M. C se prévaut de la présence de sa fille née en France le 9 mai 2018 qui s'est vu reconnaître comme sa mère le statut de réfugiée. Si M. C, qui est séparé de la mère de cet enfant, a reconnu ce dernier le 2 mai 2019, il ne justifie pas contribuer effectivement à son éducation et à son entretien. En effet, l'intéressé se contente de produire des attestations non circonstanciées et postérieures à la date de la décision attaquée, établies, d'une part, par la mère de l'enfant, mentionnant, sans autre précision, qu'il contribue de manière effective à l'entretien et à l'éducation de sa fille et d'autre part, par la crèche accueillant son enfant indiquant qu'il a participé activement à son éducation. Par ailleurs, il n'établit pas davantage, par les tickets de caisse non nominatifs produits, qui sont postérieurs à la décision attaquée, et par le seul versement effectué le 13 septembre 2021 sur le compte de la mère de l'enfant, participer de manière effective à l'entretien et à l'éducation de cet enfant, ni même avoir de relations étroites avec lui. Dès lors, M. C ne justifie pas avoir des attaches familiales sur le territoire. Dans ces circonstances, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le refus de séjour attaqué porte à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été édicté. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, M. C ne justifie pas, à la date de l'arrêté attaqué, contribuer effectivement à l'éducation et à l'entretien de sa fille. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doit être écarté.

8. Pour les mêmes motifs, la décision de refus de titre de séjour, qui n'a pas pour effet de le renvoyer dans son pays d'origine, n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire, l'interdiction de retour sur le territoire français et la décision fixant le pays de renvoi :

10. Aux termes de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La carte de résident prévue à l'article L. 424-1, délivrée à l'étranger reconnu réfugié, est également délivrée à : () 4° Ses parents si l'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection est un mineur non marié, sans que la condition de régularité du séjour ne soit exigée. / L'enfant visé au présent article s'entend de l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ".

11. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel est le cas de la mise en œuvre de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel prescrit la délivrance d'un titre de plein droit aux parents de l'enfant mineur étranger ayant obtenu la qualité de réfugié, sans que la condition de la régularité de séjour ne soit exigée et si la filiation est légalement établie.

12. Il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 15 mai 2019, le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a reconnu à Mme D, née le 9 mai 2018, le statut de réfugiée. La filiation de cet enfant mineur avec M. C est établie par la copie de l'acte de naissance de l'enfant. Dans ces conditions, en application des dispositions précitées, il bénéficie de plein droit d'une carte de résident. Par suite, M. C est fondé à soutenir que le préfet de l'Isère ne pouvait l'obliger à quitter le territoire français sans méconnaître les dispositions précitées de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Il résulte de ce qui précède qu'il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère de procéder au réexamen de la situation de M. C, au regard notamment de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

15. Il y a également lieu d'enjoindre au préfet de l'Isère de supprimer le signalement aux fins de non-admission de l'intéressé dans le système d'information Schengen sans délai à compter de cette notification.

Sur les frais liés au litige :

16. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Cans, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 6 juillet 2022 par lesquelles le préfet de l'Isère a obligé M. C à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de procéder au réexamen de la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de supprimer sans délai le signalement aux fins de non-admission de M. C dans le système d'information Schengen à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Cans la somme de 900 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à la part contributive versée au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C, à Me Cans et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 18 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme Bailleul, première conseillère,

Mme Permingeat, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

Le président rapporteur,

T. Pfauwadel

L'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

C. Bailleul

Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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