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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2400880

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2400880

lundi 29 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2400880
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation4ème Chambre
Avocat requérantLABARTHE AZEBAZE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 février 2024 et le 12 mars 2024, Mme D, représentée par Me Labarthe Azébazé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer une carte de résident dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et dans l'attente, de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler dans un délai d'une semaine à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de procéder à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir ;

5°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer un titre de séjour temporaire salarié, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et dans l'attente, de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler dans un délai de deux semaines à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jours de retard ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'une violation de la procédure applicable eu égard à la durée anormalement longue de l'instruction de sa demande de titre de séjour ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 9 alinéa 2 de la convention franco-camerounaise ;

- il méconnaît l'article L. 423-17 alinéa 1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît l'article L. 423-17 alinéa 3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 mars 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est irrecevable car tardive ;

- les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de M. Pfauwadel, président, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. En raison de l'urgence à statuer sur la requête, il y a lieu d'admettre à titre provisoire Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

2. Mme D, épouse A C, ressortissante camerounaise née en 1978, est régulièrement entrée en France le 22 juillet 2021, avec son fils, sous couvert d'un visa D d'une durée de 90 jours, valable du 1er juin 2021 au 30 août 2021, portant la mention " Regroupement familial ". Le 16 août 2021, Mme D a sollicité la délivrance d'un titre de séjour. Par un arrêté du 18 octobre 2023, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de faire droit à cette demande, a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de destination. Mme D demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense :

3. Il incombe à l'administration, lorsqu'elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté d'une action introduite devant une juridiction administrative, d'établir la date à laquelle la décision attaquée a été régulièrement notifiée à l'intéressé. En cas de retour à l'administration, au terme du délai de mise en instance, du pli recommandé contenant la décision, la notification est réputée avoir été régulièrement accomplie à la date à laquelle ce pli a été présenté à l'adresse de l'intéressé, dès lors du moins qu'il résulte soit de mentions précises, claires et concordantes portées sur l'enveloppe, soit, à défaut, d'une attestation du service postal ou d'autres éléments de preuve, que le préposé a, conformément à la réglementation en vigueur, déposé un avis d'instance informant le destinataire que le pli était à sa disposition au bureau de poste. Il résulte de la réglementation postale, et notamment de l'instruction postale du 6 septembre 1990, qu'en cas d'absence du destinataire d'une lettre remise contre signature, le facteur doit, en premier lieu, porter la date de vaine présentation sur le volet " preuve de distribution " de la liasse postale, cette date se dupliquant sur les autres volets, en deuxième lieu, détacher de la liasse l'avis de passage et y mentionner le motif de non distribution, la date et l'heure à partir desquelles le pli peut être retiré au bureau d'instance et le nom et l'adresse de ce bureau, cette dernière indication pouvant résulter de l'apposition d'une étiquette adhésive, en troisième lieu, déposer l'avis ainsi complété dans la boîte aux lettres du destinataire et, enfin, reporter sur le pli le motif de non distribution et le nom du bureau d'instance.

4. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Haute-Savoie a notifié à Mme D l'arrêté du 18 octobre 2023 par pli recommandé avec accusé de réception à l'adresse qu'elle avait indiqué lors de sa demande de titre de séjour. Il ressort de la copie de l'avis de réception postal de ce pli, produite par le préfet de la Haute-Savoie en défense, que ce pli n'a pas été retiré et a été retourné aux services de la préfecture, qui l'ont réceptionné le 14 novembre 2023, portant une étiquette adhésive sur laquelle a été cochée la mention " pli avisé et non réclamé ". Toutefois, comme le soutient Mme D, cet avis de réception n'indique pas la date de présentation du pli, ne permettant pas d'établir que celui-ci a été effectivement présenté au domicile de la requérante puis tenu à sa disposition pendant le délai prévu par la réglementation. Dans ces conditions, les mentions figurant sur ces pièces ne sont pas suffisamment claires, précises et concordantes pour établir que l'arrêté litigieux a été régulièrement notifié à Mme D. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le préfet de la Haute-Savoie et tirée de la tardiveté de la requête doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 423-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui a été autorisé à séjourner en France au titre du regroupement familial dans les conditions prévues au chapitre IV du titre III, entré en France régulièrement et dont le conjoint est titulaire d'une carte de séjour temporaire, d'une carte de séjour pluriannuelle ou d'une carte de résident, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an ". Aux termes de l'article L. 423-17 du même code : " En cas de rupture de la vie commune ne résultant pas du décès de l'un des conjoints, le titre de séjour qui a été remis au conjoint d'un étranger peut, pendant les trois années suivant l'autorisation de séjourner en France au titre du regroupement familial, faire l'objet d'un retrait ou d'un refus de renouvellement. / Lorsque la rupture de la vie commune est antérieure à la demande de titre, l'autorité administrative refuse d'accorder ce titre. () ".

6. Il résulte de ces dispositions que l'autorité préfectorale peut, en cas de rupture de la vie commune, intervenue dans un délai de trois ans suivant la délivrance du visa d'entrée sur le territoire national, procéder au retrait d'un titre de séjour ou en refuser le renouvellement. Par ailleurs, selon ces mêmes dispositions, la rupture de la communauté de vie ne peut justifier le refus d'une demande de titre de séjour que si elle est intervenue antérieurement à cette demande.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme D, admise au séjour dans le cadre du regroupement familial accordé le 27 mai 2020, est entrée en France sous couvert d'un visa de court séjour valable 90 jours, délivré le 1er juin 2021 et n'a jamais été titulaire d'un titre de séjour. S'il ressort d'une enquête de communauté de vie diligentée par la direction interdépartementale de la police aux frontières d'Annemasse qu'elle a quitté le domicile conjugal le 23 décembre 2022, cette circonstance est intervenue postérieurement à sa première demande de titre de séjour déposée le 16 août 2021. Dès lors, Mme D ne pouvait se voir opposer la rupture de la vie commune avec son époux. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que le préfet de la Haute-Savoie a méconnu les dispositions des articles L. 423-14 et L. 423-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ne lui délivrant pas le titre de séjour sollicité.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 18 octobre 2023 par lequel le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

10. Eu égard au motif d'annulation prononcé au point 6 et aux dispositions des articles L. 423-14 et L. 423-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme D d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de délivrer ce titre dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

11. Il y a également lieu d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de faire procéder, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de Mme D dans le système d'information Schengen.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme D est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Labarthe Azébazé, avocate de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 900 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, cette somme sera versée à cette dernière.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 18 octobre 2023 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Haute-Savoie de délivrer à Mme D une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement, de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour et de faire procéder, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, à l'effacement du signalement aux fins de non-admission de Mme D dans le système d'information Schengen.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme D à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Labarthe Azébazé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Labarthe Azébazé une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme D par le bureau d'aide juridictionnelle, cette somme lui sera versée.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D, à Me Labarthe Azébazé et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 18 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Pfauwadel, président,

Mme Bailleul, première conseillère,

Mme Permingeat, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 avril 2024.

Le président rapporteur,

T. Pfauwadel

L'assesseure la plus ancienne dans l'ordre du tableau,

C. Bailleul

Le greffier,

M. B

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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