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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2401597

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2401597

mercredi 10 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2401597
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique 1
Avocat requérantSELARL BS2A (BESCOU & SABATIER)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 mars 2024, M. C E , représenté par Me Bescou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mars 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission Schengen découlant de l'annulation de l'interdiction de retour ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

M. E soutient que :

La décision attaquée :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- méconnait le droit d'être entendu de l'article 41 de la Charte des Droits Fondamentaux de l'Union Européenne.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est illégale en l'absence d'examen préalable, réel et sérieux de sa situation par le préfet ;

- est entachée d'un vice de procédure en l'absence de mise en œuvre de la procédure de

complément d'informations prévue à l'article R. 40-29 du code de procédure pénale ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-est entachée d'une erreur de droit et de fait commises par le préfet de l'Isère dès lors qu'il ne présente pas de menace pour l'ordre public ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision le privant de tout délai de départ volontaire :

- est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est illégale en l'absence d'examen préalable, réel et sérieux de sa situation par le préfet ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des article L. 612-1, L. 612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation quant à l'existence de circonstances particulières.

La décision fixant le pays de destination :

- est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant deux années :

- est illégale par voie d'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- est illégale en l'absence d'examen préalable, réel et sérieux de sa situation par le préfet ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur d'appréciation dans l'application des article L. 612-1, L. 612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 mars 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il demande au tribunal de substituer à la base légale de l'obligation de quitter le territoire français les dispositions de l'article 611-1 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Bescoud, avocat de M. E, et de M. E ;

- et de M. F, représentant le préfet de l'Isère.

Me Bescoud indique qu'il renonce au moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu et maintient les autres moyens de la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant congolais, déclare être entré sur le territoire français en 2003 à l'âge de cinq ans avec sa mère. Par une décision du 4 mars 2024, il a fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui interdisant le retour sur le territoire français pendant deux ans.

Sur les moyens communs :

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par M. A D, sous-préfet, directeur de cabinet, qui disposait d'une délégation de signature consentie par arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n°38-2023-169 de la préfecture de l'Isère le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté doit être écarté.

3. En second lieu, la décision attaquée comporte la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est par suite suffisamment motivée. Il ne ressort ni de cette décision ni d'aucune autre pièce du dossier que le préfet n'aurait pas procédé à un examen attentif de la situation personnelle de M. E avant de prendre cet arrêté, même si la décision relative à l'interdiction de retour comporte un paragraphe erroné concernant un autre ressortissant étranger.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré [] ".

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E serait entré irrégulièrement sur le territoire français puisqu'il est constant qu'il est entré en France à l'âge de cinq ans avec sa mère. Il s'ensuit que l'obligation de quitter le territoire français ne pouvait être prise sur le fondement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Toutefois, le préfet de l'Isère demande de substituer aux dispositions de l'article L. 611-1 (1°) du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions de l'article L. 611-1 (2°) du même code en faisant valoir que M. E n'établit pas avoir entrepris des démarches en vue d'obtenir la délivrance d'un titre de séjour à compter de sa majorité et qu'il s'est dès lors maintenu en situation irrégulière. En l'espèce, M. E ne justifie pas s'être présenté en préfecture le 18 septembre 2023 pour y déposer une première demande de titre de séjour. Dans ces conditions, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions, il y a lieu de faire droit à la demande du préfet de l'Isère et de substituer le (2°) de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au (1°) du même article comme fondement légal de la décision attaquée.

7. Aux termes de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale : " I. Dans le cadre des enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 (), les données à caractère personnel figurant dans le traitement qui se rapportent à des procédures judiciaires en cours ou closes, à l'exception des cas où sont intervenues des mesures ou décisions de classement sans suite, de non-lieu, de relaxe ou d'acquittement devenues définitives, ainsi que des données relatives aux victimes, peuvent être consultées, sans autorisation du ministère public, par : / () / 5° Les personnels investis de missions de police administrative individuellement désignés et spécialement habilités par le représentant de l'État. L'habilitation précise limitativement les motifs qui peuvent justifier pour chaque personne les consultations autorisées. Lorsque la consultation révèle que l'identité de la personne concernée a été enregistrée dans le traitement en tant que mise en cause, l'enquête administrative ne peut aboutir à un avis ou une décision défavorable sans la saisine préalable, pour complément d'information, des services de la police nationale ou des unités de la gendarmerie nationale compétents et, aux fins de demandes d'information sur les suites judiciaires, du ou des procureurs de la République compétents. Le procureur de la République adresse aux autorités gestionnaires du traitement un relevé des suites judiciaires devant figurer dans le traitement d'antécédents judiciaires et relatif à la personne concernée. Il indique à l'autorité de police administrative à l'origine de la demande si ces données sont accessibles en application de l'article 230-8 du présent code. / () ".

8. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé l'intéressé d'une garantie.

9. M. E soutient que le préfet de l'Isère fait explicitement référence à des signalements qui n'ont pas tous donné lieu à des condamnations et n'apparaissent pas sur le bulletin n°2 du casier judiciaire et qui résultent ainsi nécessairement de la consultation du fichier TAJ sans que le préfet n'ait saisi préalablement les services compétents de la police nationale ou de la gendarmerie nationale pour complément d'informations, ou le procureur de la République compétent aux fins de demandes d'informations sur les suites judiciaires conformément aux dispositions du I de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale. Il fait en outre valoir que le préfet ne produit aucun élément permettant de s'assurer que l'agent ayant procédé à la consultation desdits fichiers ait été individuellement désigné et régulièrement habilité à cette fin.

10. Toutefois, le requérant ne peut utilement invoquer, à l'encontre de la mesure d'éloignement en litige, cette méconnaissance dès lors que l'article R. 40-29 du code de procédure pénale vise les enquêtes prévues à l'article 17-1 de la loi n° 95-73 du 21 janvier 1995 qui concerne l'instruction des demandes de délivrance et de renouvellement des titres relatifs à l'entrée et au séjour des étrangers. A supposer même que le préfet ait consulté irrégulièrement le fichier TAJ, sa décision est fondée également sur d'autres éléments, notamment la situation administrative de l'intéressé et l'existence de condamnations. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure, du fait de la consultation des fichiers des antécédents judiciaires en méconnaissance des dispositions de l'article R. 40-29 du code de procédure pénale, doit être écarté comme inopérant.

11. M. E fait valoir qu'il est entré en France à l'âge de cinq ans, que toute sa famille est en France, qu'il est dépourvu de toute attache dans son pays d'origine et qu'il entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française. Toutefois, M. E, aujourd'hui âgé de 25 ans, est célibataire et sans enfant. S'il a obtenu un CAP mention " employé de vente spécialisé ", il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il n'ait jamais travaillé et déclare n'occuper aucun emploi et n'avoir aucun revenu. Enfin, il ressort des pièces du dossier qu'il a été condamné le 16 septembre 2021 à une peine d'emprisonnement de quatre ans, prononcée par le tribunal judiciaire de Lyon pour des faits de vol aggravé par trois circonstances, vol aggravé par trois circonstances et complicité puis le 2 novembre 2021, il a été condamné à quinze mois d'emprisonnement pour des faits de transport, de détention, offre ou cession non autorisée de stupéfiants. Enfin, le 5 mai 2024, il a été condamné à une peine d'emprisonnement de quatre mois pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants et recel de biens provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement. Par suite, en obligeant M. E à quitter le territoire français, le préfet de l'Isère n'a pas, dans les circonstances particulières de l'espèce, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

12. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, l'exception d'illégalité soulevée à l'encontre de la décision refusant un délai de départ volontaire ne peut qu'être écartée.

13. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " L'article L. 612-3 de ce code précise : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ;()4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. ".

14. Comme il a été dit au point 6. M. E n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour et il a explicitement déclaré lors de son audition du 29 février 2024 son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Par suite, et sans qu'il soit même besoin d'examiner si son comportement constitue une menace pour l'ordre public, le préfet de l'Isère a pu à bon droit lui refuser le bénéfice d'un délai de départ volontaire.

Sur le pays de destination :

15. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, l'exception d'illégalité soulevée à l'encontre de la décision fixant le Congo comme pays de destination ne peut qu'être écartée.

Sur la décision d'interdiction de retour de deux ans :

16. Les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination n'étant pas illégales, l'exception d'illégalité soulevée à l'encontre de la décision portant interdiction de retour pour une durée de deux ans ne peut qu'être écartée.

17. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public ". Et aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

18. L'arrêté attaqué mentionne l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et énonce, en prenant en compte l'ensemble des critères prévus par l'article L. 612-10 du même code, les considérations de fait qui justifient que soit prise à l'égard du requérant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. La décision portant interdiction de retour est, ainsi, régulièrement motivée.

19. Pour les mêmes raisons que celles mentionnées au point 11, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis. Pour les mêmes raisons, doit également être écarté le moyen selon lequel l'édiction d'une interdiction de retour d'une durée de deux ans entrainerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité.

20. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. E doit être rejetée dans toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Me Bescou et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 avril 2024.

Le président,

J.P. B La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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