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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2402063

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2402063

mardi 21 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2402063
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 1
Avocat requérantTERRASSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 mars 2024, Mme C D , représentée par Me Terrasson, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 mars 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a édicté à son encontre une interdiction de retour d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère à titre principal, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile ;

4°) de mettre à la charge de l'État au profit de son conseil une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme D soutient que :

- L'arrêté a été signé par une autorité incompétente.

- La décision portant obligation de quitter le territoire :

* porte atteinte au principe de séparation des autorités administratives et judiciaires ;

* méconnait les articles 6, 8 et 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

* méconnait son droit à un recours effectif tel que reconnu par la convention d'Istanbul, la directive 2013/32/UE du 26 juin 2013 et la Charte européenne des droits fondamentaux.

- La décision fixant le pays de destination méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- La décision portant interdiction de retour :

* est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

* méconnait les articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- Elle dispose d'éléments sérieux à faire valoir devant le Cour nationale du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention d'Istanbul du conseil de l'Europe du 12 avril 2011 relative à la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les observations de Me Terrasson, avocat de Mme D, et de Mme D, assisté de Mme E, interprète en langue albanaise.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, de nationalité kosovare, est entrée en France à la date déclarée du 20 novembre 2022 avec ses quatre enfants mineurs pour y demander l'asile. Sa demande a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 30 novembre 2023. Par un arrêté du 5 mars 2024 dont elle demande l'annulation, le préfet de l'Isère l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a édicté à son encontre une interdiction de retour d'un an.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun :

3. Par un arrêté du 22 février 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de l'Isère a donné à Mme B, directrice de la citoyenneté, de l'immigration et de l'intégration, délégation pour signer tous actes relevant des attributions de sa direction à l'exception de décisions limitativement énumérées parmi lesquelles ne figurent pas celles relatives au séjour et à l'éloignement des étrangers. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

4. Mme D soutient que l'arrêté attaqué, qui a été pris avant l'intervention de la décision de la Cour nationale du droit d'asile contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 30 novembre 2023, méconnait son droit à un recours effectif. Toutefois, Mme D étant ressortissante d'un pays d'origine sûr, son droit au maintien sur le territoire français a pris fin dès la décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides en application des dispositions de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de sorte que le préfet de l'Isère a pu, sans commettre d'erreur de droit, prendre à son encontre une mesure d'éloignement sans attendre la décision de la Cour nationale du droit d'asile. Mme D n'a pour autant pas été privée de la possibilité d'exercer un recours devant la Cour nationale du droit d'asile, étant en outre précisé qu'elle a usé de la faculté de demander la suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si cette dernière est saisie, jusqu'à sa décision. Par suite, le moyen tiré de la violation par l'arrêté attaqué du droit au recours effectif de Mme D ne peut qu'être écarté.

5. Mme D ne saurait utilement invoquer les stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui ne sont pas applicables aux procédures administratives. En tout état de cause, si elle fait valoir que la présence en France de sa fille est nécessaire dans le cadre d'une enquête en cours pour harcèlement scolaire, la décision litigieuse n'a pas pour effet de la priver de son droit d'accès à un tribunal, ni de son droit à un procès équitable dès lors qu'elle peut se faire représenter par un avocat au cours de la procédure. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

6. Pour la même raison, l'obligation de quitter le territoire français en litige ne saurait être regardée comme portant atteinte au principe de séparation des autorités administratives et judiciaires ou comme méconnaissant les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

7. L'entrée en France de Mme D à l'âge de 35 ans est très récente, elle ne justifie d'aucune intégration particulière même si elle indique prendre des cours de français, avoir noué des attaches privées et être impliquée dans la scolarité de ses enfants et n'a aucune famille sur le territoire national alors qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches au Kosovo où elle a vécu l'essentiel de sa vie. Dans ces conditions, le préfet de l'Isère n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation ni méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prononçant une obligation de quitter le territoire à son encontre.

8. Enfin, Mme D ne saurait utilement invoquer les stipulations de la convention du conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique signée à Istanbul le 12 avril 20211et entrée en vigueur le 1er octobre 2023 pour l'Union européenne à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

9. L'obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, Mme D ne peut invoquer cette illégalité, par la voie de l'exception, à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination.

10. Mme D soutient qu'elle encourt des risques en cas de retour au Kosovo de la part des créanciers de son mari décédé en 2021. Toutefois, elle n'assortit ses affirmations d'aucun justificatif de nature à établir la réalité de ces menaces. Au demeurant, sa demande d'asile a été rejetée par les autorités compétentes. Dès lors, le moyen relatif à la violation de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

11. La décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, la décision portant interdiction de retour ne peut être annulée par voie de conséquence.

12. En vertu de l'article L.612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile lorsqu'un étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français avec délai et qu'il ne s'est pas maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà de ce délai de départ volontaire, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur ce territoire pour une durée, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. En vertu de l'article L.612-10 pour fixer la durée cette interdiction de retour l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.

13. Si Mme D soutient qu'elle ne constitue pas une menace à l'ordre public et que c'est la première fois qu'elle fait l'objet d'une mesure d'éloignement, son arrivée sur le territoire français est très récente et elle n'a pas d'attaches particulières sur celui-ci. Dès lors, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers ou commis une erreur manifeste d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée limitée à un an.

14. Pour les mêmes raisons que celles mentionnées aux points 4 et 5, la décision édictant une interdiction de retour d'un an ne porte pas atteinte au droit de Mme D à un recours effectif.

Sur les conclusions à fin de suspension :

15. Aux termes de l'article L. 542-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin en application des b, c ou d du 1° de l'article L. 542-2, l'étranger peut demander la suspension de l'exécution de la décision d'éloignement. / Cette demande est présentée dans les conditions et selon les modalités prévues aux articles L. 752-5 à L. 752-12 lorsque le droit de se maintenir sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2. () ". Aux termes de l'article L. 752-5 du même code : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut () demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de l'article L. 752-11 du même code : " () le magistrat désigné () fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. ".

16. Il résulte de ces dispositions que l'étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui forme un recours contentieux contre celle-ci peut saisir le tribunal administratif de conclusions aux fins de suspension de cette mesure d'éloignement. Il est fait droit à la demande de suspension de la mesure d'éloignement si le juge a un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet ou d'irrecevabilité opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à la demande de protection, au regard des risques de persécutions allégués ou des autres motifs retenus par l'Office.

17. Mme D soutient qu'elle présente des éléments sérieux de nature à justifier son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile. Toutefois, elle n'apporte aucun élément à l'appui de ses allégations, la seule circonstance du renvoi de l'examen du recours de l'intéressée en formation collégiale étant insuffisante.

18. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme D doit être rejetée dans toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme D est rejetée.

Article3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Terrasson et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mai 2024.

Le président,

J.P. A Le greffier,

P. Muller

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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