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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2402131

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2402131

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2402131
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantALBERTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 mars 2024, M. B A, représenté par Me Albertin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 février 2024 par lequel le préfet de la Drôme lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Drôme, si l'arrêté est annulé pour un motif de forme de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ; si l'arrêté est annulé pour un motif de fond, de lui délivrer le titre de séjour sollicité lui permettant d'exercer en France une activité salariée dans les deux mois qui suivront la notification du jugement à intervenir et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous quinzaine l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à Me Albertin sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. A soutient que :

En ce qui concerne la décision de refus de titre de séjour :

- elle est signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tenant à ne pas avoir saisi les autorités judiciaires aux fins d'information sur les suites judiciaires des mentions indiquées sur le fichier Traitement d'antécédents judiciaires (TAJ), mentions qui fondent l'arrêté attaqué ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est illégale du fait de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, le préfet de la Drôme conclut au rejet de la requête.

Le préfet de la Drôme fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

L'instruction a été automatiquement clôturée trois jours francs avant la date d'audience, en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Paillet-Augey,

- et les observations de Me Albertin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 25 janvier 1960, de nationalité marocaine, est entré irrégulièrement sur le territoire français courant 2010, après avoir vécu plusieurs années en Espagne selon ses déclarations. Hébergé depuis le 1er octobre 2021 au sein de la communauté Emmaüs de Saint-Paul-lès-Romans en Isère qui est agréée comme organisme d'accueil communautaire et d'activité solidaire, il a présenté le 31 juillet 2023 une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Après avis de la commission du titre de séjour, réunie le 18 janvier 2024, le préfet de la Drôme, par l'arrêté attaqué du 28 février 2024, a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. A sollicite l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

3. Aux termes de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date de la décision attaquée : " L'étranger accueilli par les organismes mentionnés au premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles et justifiant de trois années d'activité ininterrompue au sein de ce dernier, du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration, peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

4. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger justifie de trois années d'activité ininterrompue dans un organisme de travail solidaire, qu'un rapport soit établi par le responsable de l'organisme d'accueil, qu'il ne vive pas en état de polygamie et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

5. Parmi les pièces à fournir à l'appui de la première demande fondée sur l'article L. 435 -2 de ce code, figurent celles justifiant du caractère réel et sérieux de l'activité et des perspectives d'intégration, telles que notamment des diplômes, attestations de formation, certificats de présence, attestations de bénévoles, ainsi que le rapport établi par le responsable de l'organisme d'accueil, à la date de la demande, mentionnant l'agrément et précisant la nature des missions effectuées par l'intéressé, leur volume horaire, la durée d'activité, le caractère réel et sérieux de l'activité, ainsi que les perspectives d'intégration au regard notamment du niveau de langue, des compétences acquises, le projet professionnel et des éléments relatifs à la vie privée et familiale du ressortissant étranger.

6. Il n'est établi, ni même allégué, que la présence de M. A présentait, à la date de la décision contestée, une menace pour l'ordre public.

7. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport de l'organisme d'accueil communautaire et d'activité solidaire établi le 28 juillet 2023, que M. A, âgé de 64 ans, travaille comme bénévole de manière ininterrompue depuis le 1er octobre 2021 au sein de la communauté Emmaüs de Saint-Paul-lès-Romans et que, durant cette période, il a notamment travaillé en tant que cuisinier et serveur au sein du café solidaire de l'association, activité qu'il avait déjà exercée au sein d'une précédente communauté Emmaüs où il a été hébergé antérieurement. Ce rapport, ainsi que de nombreux témoignages de responsables de la communauté Emmaüs qui l'héberge, établissent le caractère réel et sérieux de son activité. Par ailleurs, M. A justifie de perspectives d'intégration à l'extérieur de la communauté dans le secteur de la restauration, en lien avec son expérience et les compétences qu'il a acquises en tant que serveur. Il produit une promesse d'embauche datée du 11 mai 2023 pour le compte de la SARL Numédia pour un emploi de serveur de café à temps complet par le biais d'un contrat à durée indéterminée. Par suite, compte tenu de la situation de M. A considérée globalement, celui-ci remplit les conditions prévues à l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour obtenir un titre de séjour sur ce fondement. Dans ces conditions, le préfet de la Drôme a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant à l'intéressé la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la décision du 28 février 2024 par laquelle le préfet de la Drôme a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et celle fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

10. L'annulation de la décision litigieuse implique nécessairement que le préfet de la Drôme délivre à M. A le titre de séjour demandé. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de prescrire l'exécution de cette mesure dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Dans cette attente, le préfet de la Drôme lui délivrera une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de cette même notification, l'autorisant à travailler.

Sur les frais de justice :

11. Il y a lieu, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros à Me Albertin, avocat de M. A, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 28 février 2024 du préfet de la Drôme est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Drôme de lui délivrer le titre de séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente, dans un délai de quinze jours, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 4 :L'Etat versera, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, une somme de 1 200 euros à Me Albertin, avocat de M. A.

Article 5 :Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Albertin, et au préfet de la Drôme.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Thierry, président,

Mme Beytout, première conseillère,

Mme Paillet-Augey, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

La rapporteure,

C. Paillet-Augey

Le président,

P. ThierryLa greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne au préfet de la Drôme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 24021312

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