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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2402227

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2402227

vendredi 5 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2402227
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées les 3 et 5 avril 2024, M. A B, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er avril 2024 par lequel le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 1er avril 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a assigné à résidence dans l'arrondissement de Chambéry pour une durée de 45 jours renouvelable ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois et à défaut de réexaminer sa situation en lui délivrant, dans l'attente et sous 8 jours, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

5°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui restituer sa carte d'identité dans un délai de 8 jours ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur de droit ;

- a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'erreurs de fait et est dépourvue de base légale ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an :

- est insuffisamment motivée ;

- est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

L'arrêté portant assignation à résidence :

- est illégal en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire et refus d'octroi d'un délai de départ volontaire.

Le préfet de la Savoie a produit un mémoire en production de pièces enregistré le 3 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York, le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Doulat en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 avril 2024 :

- le rapport de M. Doulat ;

- les observations de Me Huard, représentant de M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant albanais né le 28 juillet 1986 est entré en France le 7 mars 2022 selon ses déclarations. Par arrêté du 1er avril 2024, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Savoie a assigné M. B à résidence dans l'arrondissement de Chambéry pour une durée de 45 jours renouvelable.

Sur l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, le préfet de la Savoie mentionne notamment l'absence de titre de séjour de M. B, sa durée de présence en France et sa situation personnelle et familiale. La décision énonce ainsi, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet de la Savoie s'est fondé. Dès lors, la décision attaquée satisfait à l'exigence de motivation définie aux articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. () ".

5. Contrairement aux allégations de M. B, il ressort des termes de la décision attaquée que le préfet de la Savoie a vérifié le droit au séjour du requérant et tenu compte de sa durée de présence sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté des liens avec la France au regard notamment de son arrivée à l'âge de 35 ans, et de sa situation familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ".

7. Si le requérant soutient que le préfet aurait à tort estimé irrégulière son entrée sur le territoire, d'une part il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé satisfaisait à la condition de détention d'un passeport biométrique lors de son entrée sur le territoire, condition à laquelle est subordonnée la dispense de visa dont peuvent bénéficier les ressortissants albanais pour un séjour en France inférieur à quatre-vingt-dix jours. D'autre part, et en tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que, à supposer même son entrée régulière, compte tenu du fait que M. B séjourne depuis plus de quatre-vingt-dix jours en France sans être titulaire d'un titre de séjour, le préfet aurait pris la même décision.

8. En quatrième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

9. En l'espèce, lors de son interpellation suite à un contrôle routier, M. B a été auditionné le 1er avril 2024 dans le cadre d'une vérification de son droit au séjour. Il ressort du procès-verbal d'audition que l'intéressé a été invité à s'exprimer sur les raisons de sa venue en France, sur sa situation familiale, sur sa situation administrative, sur les démarches entreprises pour régulariser son séjour et sur son éventuel éloignement. Il n'est pas établi que M. B disposait d'autres informations qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance des services de la préfecture avant l'édiction de la décision qu'il conteste et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Dans ces conditions, il doit être regardé comme ayant eu la faculté d'être entendu préalablement à l'édiction de l'obligation de quitter sans délai le territoire français et le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit dès lors être écarté.

10. En cinquième lieu, M. B fait valoir qu'il est présent en France depuis deux ans avec son épouse et leurs deux enfants qui sont scolarisés. Toutefois, sa durée de présence en France demeure récente alors qu'il est arrivé sur le territoire à l'âge de 35 ans. Si M. B indique au cours de son audition travailler comme peintre en bâtiment, il n'apporte aucun élément probant à l'appui de cette allégation et se borne à produire une promesse d'embauche du 2 avril 2024. Par la seule production d'attestation de proches ou de certificats de scolarité de ses enfants, M. B n'établit pas une insertion particulière dans la société française. La cellule familiale qu'il forme avec son épouse pourra se reconstituer en Albanie, dès lors que son épouse, de même nationalité, se trouve également en situation irrégulière et que rien ne fait obstacle à ce que leurs enfants poursuivent leur scolarité dans ce pays, même si le requérant se prévaut de nécessité d'accompagnement d'un de ses enfants. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés, de même que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation entachant la décision au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Et aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

12. Il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'audition que si M. B n'était pas en possession de son passeport, il a présenté sa carte d'identité aux services de police. Il dispose par ailleurs d'une résidence permanente et effective à Chambéry pour lequel il produit un contrat de location. Enfin, il établit que ses enfants sont régulièrement scolarisés à Chambéry et n'a jamais fait l'objet d'une mesure d'éloignement. Par suite, et dans les circonstances de l'espèce, M. B doit être regardé comme justifiant de circonstances particulières justifiant qu'un délai de départ volontaire lui soit octroyé. En refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, le préfet de la Savoie a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne l'interdiction de retour pour une durée d'un an :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

14. Pour prononcer une interdiction de retour sur le territoire, le préfet de la Savoie s'est exclusivement fondé sur l'absence de délai de départ volontaire. Par suite, eu égard à ce qui a été dit au point 12, M. B est fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision lui refusant un délai de départ volontaire et d'en demander pour ce motif l'annulation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

15. Aux termes des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ".

16. Pour prononcer la décision d'assignation à résidence du requérant, le préfet de la Savoie s'est fondé sur les dispositions précitées du 1° de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à soutenir que la décision portant assignation à résidence est illégale en conséquence de l'illégalité de la décision lui refusant un délai de départ volontaire et d'en demander pour ce motif l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

17. Eu égard au motif d'annulation retenue, le présent jugement implique seulement que le préfet de la Savoie réexamine la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de sa notification.

Sur les frais du litige :

18. Il y a lieu, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 900 euros à Me Huard, avocat de M. B, en application des dispositions de l'article de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de la Savoie en date du 1er avril 2024 est annulé en tant qu'il refuse à M. B un délai de départ volontaire et prononce une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Article 3 : L'arrêté du préfet de la Savoie en date du 1er avril 2024 portant assignation à résidence est annulé.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Savoie de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à la somme de 900 euros à Me Huard en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la même somme lui sera versée en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Huard et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2024.

Le magistrat désigné,

F. DOULAT

La greffière,

C. JASSERAND

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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