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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2402792

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2402792

jeudi 25 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2402792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARGAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 avril 2024, M. C E, représenté par Me Margat, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 avril 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une période d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère ou à toute autre autorité qui en serait détentrice, de lui restituer son passeport serbe n°0166191114 dans un délai de 48 heures à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) d'enjoindre eu préfet de l'Isère de supprimer le signalement de non-admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- l'arrêté est entaché de l'incompétence de son auteur ;

- il est insuffisamment motivé ;

-il est entaché d'erreurs de fait tenant à la mention de son pays de résidence, à la mention de ce qu'il aurait conduit sans permis et à la situation administrative de son père ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision d'éloignement :

- l'obligation de quitter le territoire français a été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu et des droits de la défense ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que les ressortissants serbes sont exemptés de visa pour tout séjour de 90 jours sur une période de 180 jours ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour d'une durée d'un an :

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement et de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ;

- elle est entachée d'erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'éloignement.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 avril 2024, le préfet de l'Isère conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les observations de Me Margat, représentant M. E.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C E est un ressortissant serbe né le 14 novembre 1998. A la suite de son interpellation pour la conduite d'un véhicule sans permis et sans assurance, le préfet de l'Isère l'a obligé, par l'arrêté du 20 avril 2024, à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une période d'un an. M. E demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. E, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions contestées :

3. En premier lieu, M. A D, sous-préfet de Vienne, signataire de l'arrêté attaqué, a reçu délégation à cet effet par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs n°38-2023-169. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les règlements (UE) 2018/1861 et 2016/399 et les articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui le fondent en droit. Le préfet expose les circonstances de fait tenant à sa situation personnelle et familiale de M. E, telles qu'elles ressortent notamment de ses déclarations circonstanciées en garde-à-vue, et tenant à l'historique de sa situation administrative. Le préfet mentionne par ailleurs les circonstances tenant la durée de présence de l'intéressé sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France, aux précédentes mesures prononcées le concernant et à la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français pour fixer la durée d'interdiction de retour d'un an. Par suite, l'arrêté contesté est suffisamment motivé au regard des exigences du code des relations entre le public et l'administration, de l'article L.613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L.612-10 du même code.

5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, et en particulier des mentions de l'arrêté, que le préfet a procédé à l'examen particulier de la situation personnelle de M. E avant de prendre les décisions contestées. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit par suite être écarté.

6. En quatrième lieu, si le préfet évoque à tort que le père de M. E ne bénéficie pas d'un titre de séjour en France, cette erreur est sans incidence sur la légalité de la décision d'éloignement qui est fondée sur l'absence d'entrée et de séjour régulier de l'intéressé en France. Par ailleurs, l'arrêté ne se prononce pas sur la réalité de la conduite sans permis reprochée à M. E comme il le prétend, mais il se borne à faire état de son interpellation pour cette infraction, qui est attestée par la production du procès-verbal de notification de la garde-à-vue. Enfin, le préfet a pu, sans commettre d'erreur de fait, considérer que M. E résidait en France au regard des propres déclarations de l'intéressé devant les officiers de police judiciaire. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté en ses trois branches.

En ce qui concerne la décision d'éloignement :

7. En premier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, rendu applicable aux États membres par l'article 51 de la même Charte : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 du même article : " Ce droit comporte notamment : - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur ses conditions de séjour en France et les perspectives de son éloignement.

8. En l'espèce, M. E a pu faire valoir les éléments concernant ses conditions de séjour en France et son possible éloignement lors de son audition du 20 avril 2024 par les services de police de Grenoble à laquelle fait référence la décision attaquée. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il disposait d'informations ou de pièces nouvelles depuis cette audition qui, si elles avaient été communiquées au préfet avant sa décision, auraient été de nature à faire obstacle à l'obligation de quitter le territoire français. Par ailleurs, si le requérant soutient que l'absence d'interprète pendant son audition par les services de police rend non effectif son droit d'être entendu, il ressort des mentions du procès-verbal d'audition que M. E a indiqué comprendre et parler correctement le français, que les officiers de police ont vérifié le niveau de compréhension et d'expression de l'intéressé, et qu'enfin la teneur de ses réponses est précise et détaillée alors que l'intéressé ne démontre pas leur inexactitude par les pièces qu'il produit dans la présente instance. A ce titre, la seule production d'un certificat de travail portant sur la période d'avril 2019 à mars 2022, non corroborée par la production de bulletins de salaire ou par un document officiel justifiant de l'existence de l'employeur désigné, est insuffisante à établir que M. E réside en Serbie comme il l'indique dans le cadre de la présente instance. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le moyen tiré du vice de procédure entachant l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :/ 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité; () ". Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 : " Les ressortissants des pays tiers figurant sur la liste de l'annexe II sont exemptés de l'obligation prévue à l'article 3, paragraphe 1, pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours. () ". La Serbie est au nombre des pays figurant à l'annexe II du règlement précité et ses ressortissants, dès lors qu'ils sont munis d'un passeport biométrique, se trouvent exemptés de l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des Etats membres pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours ; il n'en va autrement que pour les titulaires de passeports serbes délivrés par la direction serbe de la coordination (en serbe : Koordinaciona uprava).

10. Pour obliger M. E à quitter le territoire français, le préfet de l'Isère a considéré qu'il ne pouvait justifier être entré régulièrement sur le territoire français et s'y être maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité. M. E produit à l'appui de ses déclarations, selon lesquelles il est entré régulièrement en France il y a moins de deux mois, une copie de son passeport serbe ainsi qu'un billet d'avion nominatif relatif au trajet entre Belgrade et Lyon en date du 2 mars 2024. Toutefois, il ressort de ses déclarations en garde à vue qu'il réside habituellement en France depuis 2017 et qu'il réalise des séjours dans son pays d'origine une dizaine de fois par an. Comme indiqué précédemment, il n'apporte pas d'élément de nature à contredire les déclarations précises et circonstanciées qu'il a faites aux policiers. Dans ces conditions, il n'établit pas qu'il répond aux conditions fixées par le règlement (UE) 2018/1806 du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2018 lui permettant d'être exempté de l'obligation de visa. Par suite, le préfet n'a pas méconnu les textes susvisés en l'obligeant à quitter le territoire français.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

12. M. E est célibataire et sans enfant. Après avoir déclaré en garde à vue résider en France depuis sept ans, il indique dans sa requête vivre en Serbie où résident sa mère et les membres de sa fratrie et venir en France aider son père, qui bénéfice d'un titre de séjour. Alors que la décision d'éloignement n'a pas pour effet d'empêcher M. E de rendre visite à son père en France et l'aider dans ses différentes démarches, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

13. Pour contester cette décision, M. E se borne à indiquer qu'elle conduit à rompre brutalement ses liens avec son père alors ce dernier a besoin de lui. Cette circonstance, au demeurant non établie alors que le certificat du médecin psychiatre en date du 14 février 2024 mentionne uniquement que l'intéressé soutient son père dans ses démarches de soins, ne suffit pas à établir l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, le requérant n'est pas fondé à en demander l'annulation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

14. La décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, la décision portant interdiction de retour ne peut être annulée par voie de conséquence.

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

16. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour prononcer à l'encontre de M. E une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet de l'Isère a pris en considération sa situation familiale et sa durée de présence en France, le fait qu'il a été interpellé à trois reprises entre le 23 juillet 2022 et le 19 avril 2024 pour des faits de tentative de vol aggravé, circulation sans assurance et conduite sas permis, et qu'il avait fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 16 août 2018, qu'il n'avait pas exécutée. Le requérant n'établit pas, comme il l'allègue, avoir exécuté cette précédente décision d'éloignement. Compte tenu de la situation de l'intéressé telle qu'exposée au point 12 et de l'inexécution d'une précédente mesure d'éloignement, le préfet de l'Isère n'a pas entaché sa décision d'une erreur de fait ni d'une erreur manifeste d'appréciation en prononçant à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, alors même qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. La décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, la décision fixant le pays de destination ne peut être annulée par voie de conséquence.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E à fins d'annulation doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction et celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. E est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à C E, à Me Margat et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 avril 2024.

Le magistrat désigné,Le greffier,

E. B A. Muller

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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