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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2403066

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2403066

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2403066
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantDABBAOUI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 mai 2024, M. A B, représenté par Me Dabbaoui, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2 °) d'annuler l'arrêté du 3 avril 2024 par lequel le préfet de la Haute-Savoie lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

3 °) d'enjoindre au préfet de la Haute-Savoie de lui délivrer, à titre principal, une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou, à titre subsidiaire, une carte de séjour temporaire portant ces mêmes mentions, l'ensemble dans le délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir ou, à titre infiniment subsidiaire, une autorisation provisoire de séjour sans délai ;

4 °) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions combinées de l'article L. 761-I du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

* la décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* la décision portant obligation de quitter le territoire :

- est insuffisamment motivée ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* la décision fixant le pays de destination :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2024, le préfet de la Haute-Savoie conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par un courrier du 12 juin 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que le préfet de la Haute-Savoie a méconnu le champ d'application de la loi en se fondant sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour examiner la possibilité d'attribuer un titre de séjour à l'intéressé, de nationalité marocaine, au titre de l'admission exceptionnelle au séjour et, d'autre part, de procéder d'office à une substitution de base légale entre les dispositions de l'article précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le pouvoir général de régularisation.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Bourion, première conseillère, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 6 octobre 1985, est entré en France le 21 mars 2017 sous couvert d'un visa de long séjour valant titre de séjour en qualité de conjoint de Français. Par un arrêté du préfet de la Haute-Savoie du 5 juin 2020, sa demande de renouvellement a été rejetée et M. B a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Le recours formé contre cette décision a été rejeté par le tribunal administratif de Grenoble le 12 octobre 2020 et par la cour administrative d'appel de Lyon le 30 septembre 2021. Le 11 septembre 2023, M. B a sollicité son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié. Le 21 décembre 2023, la plateforme de la main d'œuvre étrangère a émis un avis défavorable à la demande d'autorisation de travail déposée par son entreprise. Par l'arrêté attaqué du 3 avril 2024, le préfet de la Haute-Savoie a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans le délai d'un mois et a fixé le pays de destination.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. En raison de l'urgence qu'il y a à statuer sur le recours de M. B, il y a lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur la légalité du refus de titre de séjour :

3. En premier lieu, l'arrêté du 3 avril 2024 comporte les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement du refus de délivrance d'un titre de séjour. Par suite, la décision attaquée est motivée.

4. En second lieu, aux termes de l'article 9 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". L'article 3 du même accord stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles. / Après trois ans de séjour continu en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent pourront obtenir un titre de séjour de dix ans. Il est statué sur leur demande en tenant compte des conditions d'exercice de leurs activités professionnelles et de leurs moyens d'existence () ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () ".

5. L'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national. Toutefois, si l'accord franco-marocain ne prévoit pas, pour sa part, de semblables modalités d'admission exceptionnelle au séjour, les stipulations de cet accord n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation de la situation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié en application des stipulations de l'article 3 de l'accord précité.

6. Au cas d'espèce, si le préfet de la Haute-Savoie a, à tort, apprécié la demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié présentée par M. B au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu de substituer à ce fondement erroné celui tiré du pouvoir discrétionnaire dont il dispose de régulariser ou non la situation d'un étranger, dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation.

7. D'une part, si M. B se prévaut d'une demande d'autorisation de travail effectuée par la SAS Léman Daitomi Intermarché le 6 juin 2023 pour un contrat à durée indéterminée en qualité d'employé commercial, il ressort des pièces du dossier que, à la suite de l'avis défavorable formulé par la plateforme de la main d'œuvre étrangère, la société n'a pas déposé de nouvelle demande d'autorisation de travail pour la nouvelle promesse d'embauche qu'il évoque. Dans ces conditions, M. B ne justifie pas, à la date de la décision attaquée, d'une situation professionnelle de nature à considérer que le préfet de la Haute-Savoie aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de régulariser sa situation administrative à ce titre.

8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B, entré sur le territoire français en mars 2017, réside en France depuis sept ans à la date de la décision attaquée. S'il se prévaut d'avoir en France le centre principal de ses intérêts, il ne justifie pas d'attaches familiales en France, alors que le tribunal de grande instance de Thonon-les-Bains a prononcé une ordonnance de non-conciliation avec procès-verbal d'acceptation le 24 janvier 2019 indiquant que son épouse avait introduit une requête en divorce le 31 mai 2017, que la légalité de la décision du préfet lui ayant refusé le renouvellement de son titre en qualité de conjoint d'une ressortissante française a été confirmée par les juridictions administratives, que ses parents et ses frères et sœurs résident toujours au Maroc et qu'il n'a pas fait état dans sa demande de titre de séjour en date du 11 septembre 2023 de la relation qu'il entretiendrait depuis trois ans avec une autre ressortissante française. Dans ces conditions, M. B ne justifie pas, à la date de la décision attaquée, d'une vie privée et familiale de nature à considérer que le préfet de la Haute-Savoie aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de régulariser sa situation administrative au titre de l'admission exceptionnelle au séjour.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, la décision de refus de titre de séjour n'étant pas annulée, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée par voie de conséquence.

10. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que, dans le cas où l'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Ainsi, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

11. En troisième lieu et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 7 et 8, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commise le préfet concernant les conséquences de sa décision sur la situation personnelle et familiale de M. B, doit être écarté.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, l'obligation de quitter le territoire français n'étant pas annulée, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence.

13. En second lieu, M. B ne rapporte pas la preuve de l'existence de risques actuels, personnels et sérieux auxquels il serait exposé en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, dès lors, être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. B doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Dabbaoui et au préfet de la Haute-Savoie.

Délibéré après l'audience du 21 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

Mme Bourion, première conseillère,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

La rapporteure,

I. BOURION

Le président,

V. L'HÔTELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de la Haute-Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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