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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2403320

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2403320

vendredi 17 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2403320
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 mai 2024 et un mémoire enregistré le 16 mai 2024, M. B E, représenté par Me Huard, demande au Tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir :

- l'arrêté du 12 mai 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant un an ;

- l'arrêté du 12 mai 2024 par lequel le préfet de l'Isère l'a assigné à résidence ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Isère d'effacer son signalement aux fins de non-admission du fichier d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. E soutient que :

- les arrêtés en litige ont été signés par une autorité incompétente ;

- l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français n'est pas suffisamment motivé ;

- l'incohérence des deux arrêtés en litige concernant son domicile révèle un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation avant adoption de l'obligation de quitter le territoire français et de l'interdiction de retour en France ;

- l'obligation de quitter le territoire français a été adoptée en méconnaissance de son droit d'être entendu ;

- cette obligation méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette obligation méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;

- cette obligation est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle ;

- le refus de délai de départ volontaire est insuffisamment motivé ;

- ce refus méconnaît les articles L. 613-2 et L. 613-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- ce refus est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive l'interdiction de retour en France de base légale ;

- l'interdiction de retour en France n'est pas motivée ;

- cette interdiction méconnaît l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile faute d'examen, par le préfet, des critères énoncés par cette disposition ;

- cette interdiction méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- cette interdiction méconnaît l'article 3-1 de la convention de New-York ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation et sa durée est disproportionnée ;

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sans délai et de l'interdiction de retour en France prive l'assignation à résidence de base légale ;

- le préfet de l'Isère n'a pas examiné sa situation avant de l'assigner à résidence ;

- l'assignation à résidence n'est pas motivée ;

- l'assignation à résidence est entachée d'erreur de droit.

Le préfet de l'Isère a présenté un mémoire en défense enregistré le 16 mai 2024 par lequel il conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal a délégué à Mme Permingeat les pouvoirs qui lui sont attribués par l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique du 17 mai 2024 :

- le rapport de Mme Permingeat, magistrat désigné ;

- les observations de Mme Ghelma, avocate stagiaire en présence de Me Huard et autorisée par le magistrat à formuler des observations orales à l'audience pour M. E.

La clôture de l'instruction a, par application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, été prononcée à l'issue de ces observations, à 11 h 06.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien, serait entré en France en novembre 2022 accompagné de son fils mineur. A l'occasion de son interpellation pour des faits de destruction de biens privés, le préfet de l'Isère a pris à son encontre, par arrêté du 12 mai 2024, une obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant un an. Par arrêté distinct du même jour, il l'a également assigné à résidence. Dans la présente instance, M. E demande l'annulation pour excès de pouvoir de ces deux actes.

Sur la demande d'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Compte tenu de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu, par application des dispositions précitées, d'accorder provisoirement à M. E le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation pour excès de pouvoir :

En ce qui concerne les mesures d'éloignement :

S'agissant de l'arrêté pris dans son ensemble :

3. L'arrêté n°2024-EA-093 a été signé par M. D, sous-préfet de permanence, qui avait reçu à cette fin une délégation de signature qui lui a été consentie par arrêté préfectoral du 21 août 2023 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte manque en fait et doit être écarté.

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

4. L'obligation en litige comporte les considérations de fait et de droit qui la fondent, quand bien même elle ne mentionne pas tous les éléments dont le requérant entend se prévaloir. Par suite, elle satisfait à l'exigence de motivation qu'impose l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. La mention selon laquelle si le requérant déclare une adresse chez ses parents, il n'en justifie pas, ne constitue un motif, ni de l'obligation de quitter le territoire français, ni de l'interdiction de retour en France, mais du seul refus de délai de départ volontaire. Par suite, le requérant ne peut utilement invoquer le caractère erroné de cette indication pour soutenir que le préfet de l'Isère n'a pas sérieusement examiné sa situation avant de décider de son éloignement hors de France et de l'interdiction de retour prise à son encontre.

6. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

7. Le requérant se borne à soutenir de façon générale qu'il n'a pas été mis en mesure de décrire sa situation sur le territoire français avant adoption de l'obligation en litige alors que les mentions figurant dans le procès-verbal de son audition par les services de la police nationale, document transmis au préfet, indiquent le contraire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance, par cette obligation, de son droit d'être entendu doit être écarté.

8. A la date de l'obligation en litige, M. E n'était présent en France, où il a vécu en situation irrégulière, que depuis novembre 2022, soit depuis 1 an et demi, alors qu'il a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 35 ans et y conserve donc nécessairement des attaches personnelles. Sur un plan familial, deux de ses trois enfants mineurs résident en Algérie. S'il se prévaut de la présence de son fils âgé de 6 ans en France, il résulte d'un acte de kafala que l'autorité parentale sur cet enfant a été confiée à ses propres parents, également présents sur le territoire national. Il ne possède ainsi plus d'obligation légale sur ce mineur. Dans ces circonstances, M. E n'est pas fondé à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français contestée porte, à son droit au respect de sa vie privée et familiale, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance, par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté.

9. Aux termes de l'article 3-1 de la convention de New-York : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, (), l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

10. Comme indiqué au point précédent, M. E a été dessaisi avec son accord, au profit de ses parents, de l'autorité parentale sur son fils de 6 ans et rien n'indique que sa présence continue au côté de cet enfant serait, malgré tout, impérative. Par suite, il n'est pas fondé à invoquer les dispositions citées au point précédent pour contester la légalité de son éloignement du territoire national. Le moyen correspondant doit être écarté.

11. Pour les motifs exposés aux point 8, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation entachant l'obligation de quitter le territoire français doit être écarté.

S'agissant du refus de délai de départ volontaire :

12. Le refus de délai de départ volontaire comporte les considérations de fait et de droit qui le fondent. Par suite, il satisfait à l'exigence de motivation qu'impose l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ".

14. La seule circonstance que, d'une part, les autorités espagnoles aient délivré à M. E un visa de catégorie C valable du 15 novembre 2022 au 29 décembre 2022 l'autorisant à circuler dans la totalité de l'espace Schengen et, d'autre part, que le passeport de l'intéressé indique qu'il est arrivé en Espagne le 18 novembre 2022 ne permet pas de corroborer ses affirmations selon lesquelles il serait entré en France le lendemain. Par suite, le préfet de l'Isère n'a pas inexactement qualifié sa situation en estimant qu'il ne pouvait justifier d'une entrée régulière en France. Il est par ailleurs constant que M. E n'a pas cherché à régulariser son séjour. Par suite, le préfet de l'Isère était fondé, par application des dispositions citées au point 13, à estimer avéré le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre. Ce motif est à lui seul suffisant pour fonder le refus de délai de départ volontaire contesté. Il en résulte que le moyen tiré de la méconnaissance, par cette décision, des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

15. En se bornant à faire état de son insertion professionnelle, familiale et amicale en France, M. E ne caractérise pas en quoi le refus en litige serait entaché d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation.

S'agissant de l'interdiction de retour en France :

16. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

17. L'arrêté attaqué indique que, pour déterminer la durée de l'interdiction de retour en France, la situation de M. E a été examinée dans son ensemble. Toutefois, il ne précise pas, d'une part, si l'intéressée a fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement ni, d'autre part, si sa présence constitue une menace pour l'ordre public. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de l'Isère n'a pas examiné ces deux points et a, ce faisant, méconnu les dispositions citées au point précédent. Il y a donc lieu, pour ce motif, de prononcer l'annulation pour excès de pouvoir de l'interdiction de retour en France sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens que le requérant invoque à l'encontre de cette décision.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

18. L'arrêté n°2024-EA-094 a été signé par M. D, sous-préfet de permanence, qui avait reçu à cette fin une délégation de signature qui lui a été consentie par arrêté préfectoral du 21 août 2023 régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cet acte manque en fait et doit être écarté.

19. L'assignation à résidence en litige comporte les considérations de fait et de droit qui la fondent. Elle satisfait ainsi à l'exigence de motivation qu'impose l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

20. Il résulte des points 3 à 15 que l'exception d'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français sans délai, excipée à l'encontre de l'assignation à résidence, doit être écartée.

21. L'interdiction de retour en France ne constitue pas la base légale de l'assignation en litige et cette dernière ne résulte pas de cette interdiction. Par suite, l'exception d'illégalité de l'interdiction de retour en France, excipée à l'encontre de l'assignation à résidence, doit être écartée.

22. M. E soutient et établit vivre au domicile de ses parents. Par ailleurs, la décision qui l'assigne à résidence est juridiquement distincte de celle lui faisant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le requérant n'est pas fondé à invoquer des mentions figurant dans l'obligation de quitter le territoire français, fussent-elles contraires à celles figurant dans l'arrêté d'assignation à résidence s'agissant de son lieu de résidence, pour soutenir que le préfet de l'Isère n'a pas examiné sa situation avant de prendre cette dernière décision et a commis une erreur de droit.

23. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est fondé à demander l'annulation pour excès de pouvoir que de la seule décision lui faisant interdiction de retour en France pendant un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

24. L'annulation prononcée au point 23 implique nécessairement que, par application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, il soit enjoint au préfet de l'Isère de supprimer, du système d'information Schengen, le signalement de M. E aux fins de non admission. Il y a lieu de lui impartir, pour ce faire, un délai d'un mois courant à compter de la date de notification du jugement.

Sur les frais du litige :

25. Dans les circonstances de l'espèce, les conclusions présentées par M. E au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision interdisant à M. E tout retour en France pendant un an est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de l'Isère de supprimer le signalement de M. E aux fins de non-admission du système d'information Schengen dans le délai d'un mois courant à compter de la date de notification du jugement.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié M. B E, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 mai 2024.

Le magistrat désigné,

F. Permingeat

Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2403320

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