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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2404293

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404293

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404293
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge des référés 1
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juin 2024, M. B A C, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé son transfert aux autorités portugaises en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil de la somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il n'est pas justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités portugaises ;

- il méconnaît l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 ; il a été fait application de l'article 12 de manière prioritaire à la présence de membres de sa famille en France ;

- il méconnaît l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 ; il ne mentionne pas les délais dans lesquels il peut être éloigné ;

- il méconnaît les articles L. 742-3 et L. 111-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; il ne peut être recouru à un interprète par téléphone qu'en cas de nécessité et les diligences pour obtenir la présence physique de l'interprète ne sont pas mentionnées dans l'arrêté attaqué ; l'interprète doit être inscrit sur une liste spécifique ;

- il méconnaît les articles 4 du règlement UE n° 604/2013 et l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 ; les informations préalables à la prise d'empreintes et le résultat de la consultation du fichier Eurodac ne lui ont pas été transmises ; il ne peut pas faire procéder à une rectification du fichier Eurodac si nécessaire ;

- il méconnaît le caractère contradictoire de la procédure ; la demande de reprise en charge adressée aux autorités portugaises devait reprendre ses déclarations et l'arrêté attaqué devait les mentionner et viser le fondement légal adéquat ;

- la notification de l'arrêté attaqué ne précise pas les informations sur les personnes ou les entités susceptibles de fournir une assistance juridique ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 ; il n'a pas été informé de son droit à consulter en préfecture le résumé de l'entretien individuel et il ne lui en pas été remis copie ;

- l'arrêté attaqué méconnaît le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 ; l'entretien n'a pas été mené par une personne qualifiée ;

- la préfète du Rhône doit communiquer l'intégralité de son dossier préfectoral ; un refus de communication méconnaitrait l'article 4 du règlement UE n° 604/2013 ;

- l'arrêté attaqué méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il le sépare de sa sœur française présente sur le territoire français ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation à ne pas avoir fait application de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement UE n° 604/2013 ; il a une sœur française présente sur le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thierry, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Thierry, président-rapporteur a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, né le 10 avril 1993, de nationalité angolaise, expose qu'il a fui son pays d'origine muni d'un visa délivré par les autorités portugaises et qu'il est arrivé en France le 24 novembre 2023 où il a formé une demande d'asile le 20 décembre 2023. Il demande l'annulation de l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé de sa remise aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. Il ressort des termes de l'arrêté du 11 juin 2024 qu'il comporte l'ensemble de ces informations ainsi que les éléments de fait et de droit propres à la situation de M. A C lui permettant d'en contester utilement le bien-fondé. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit dès lors être écarté.

4. En deuxième lieu, la préfète du Rhône établit par les pièces produites que les autorités portugaises ont été saisies le 5 janvier 2024 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 du règlement UE n°604/2013 et qu'elles ont fait connaître leur accord explicite pour la réadmission de M. A C en application de l'article 22 de ce même règlement. Contrairement à ce qui est soutenu il est ainsi justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités portugaises

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. 2. La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre ". L'article 9 du même règlement dispose que " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. " l'article 10 du même règlement prévoit que : " Si le demandeur a, dans un État membre, un membre de sa famille dont la demande de protection internationale présentée dans cet État membre n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". L'article 12 de ce règlement dispose encore que : " () 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, sauf si ce visa a été délivré au nom d'un autre État membre en vertu d'un accord de représentation prévu à l'article 8 du règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas ( 1 ). Dans ce cas, l'État membre représenté est responsable de l'examen de la demande de protection internationale "

6. Il n'est établi par aucune des pièces du dossier ni même n'est alléguée qu'un membre de la famille de M. A C a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale en France ni que ce membre de sa famille a formé une demande de protection internationale présentée en France qui n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond. Dans ces conditions, la simple circonstance qu'une sœur de M. A C réside en France et qu'elle l'héberge ne constitue pas un motif d'examen par la France de la demande d'asile de M. A C qui remplit le critère de l'article 12 précité.

7. En quatrième lieu, les éventuelles irrégularités affectant la notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de cette décision. Par suite, M. A C ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 relatives aux modalités de notification des décisions dont il demande l'annulation.

8. En cinquième lieu, les articles L. 742-3 et L. 111-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur version invoquée par M. A C ont été abrogés par l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020, soit depuis près de trois ans et demi à la date de la décision attaquée. M. A C ne peut dès lors utilement en invoquer la méconnaissance.

9. En sixième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 que dès qu'une demande de protection internationale est introduite dans un Etat membre, les autorités compétentes de cet Etat doivent délivrer au demandeur l'ensemble des informations énumérées aux a) à f) de cet article, par écrit, dans une langue que l'intéressé comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Pour ce faire, elles doivent lui remettre la brochure mentionnée au paragraphe 3 de l'article 4.

10. Il ressort des pièces produites par la préfète du Rhône que, les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ont été remises à M. A C le 20 décembre 2023 qui les a datées et signées. Celles-ci sont rédigées en portugais, langue que le requérant a déclaré comprendre. Ainsi, contrairement à ce qu'il soutient M. A C a bénéficié des informations prévues par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

11. En septième lieu en vertu de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité.

12. Il ressort des pièces produites par la préfète du Rhône que M. A C a été entendu, le 20 décembre 2023 lors d'un entretien individuel réalisé avec un interprète au cours duquel il a pu faire valoir toutes observations utiles. Il ressort des motifs de la décision litigieuse qu'elle mentionne cet entretien et fait état d'éléments propres à sa situation personnelle qui ont été indiqués par M. A C lors dudit entretien.

13. Le compte-rendu de l'entretien indique qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère. En l'absence de toute preuve contraire, cette mention suffit à regarder cet agent comme ayant eu la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions précitées.

14. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'entretien a été mené dans des conditions ne respectant pas sa confidentialité.

15. Les dispositions de l'article 5 ne prévoit aucune obligation de remise d'une copie ou d'information de son droit à consulter en préfecture le compte rendu de l'entretien individuel qu'il prévoit. M. A C ne peut dès lors se prévaloir de la méconnaissance d'une telle obligation.

16. M. A C n'est dans ces conditions fondé à se prévaloir ni d'une méconnaissance du principe du contradictoire, ni de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement UE n° 604/2013.

17. En huitième lieu, la circonstance que M. A C ait la possibilité, à l'occasion de son recours contentieux, d'exiger communication du dossier le concernant est sans influence sur la légalité de la décision litigieuse. M. A C ne peut dès lors utilement se prévaloir de l'existence d'un tel droit pour demander l'annulation de l'arrêté en litige.

18. En neuvième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n°604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

19. M. A C fait état de la présence en France de sa sœur, avec laquelle le lien de parenté ne ressort d'ailleurs pas des pièces du dossier, qui l'héberge. Il ne produit toutefois qu'une simple attestation de cette dernière indiquant qu'elle accepte de l'héberger mais ne fait état d'aucun lien particulier avant l'arrivée de M. A C en France. En tout état de cause la seule présence en France de la sœur de M. A C n'est pas de nature à établir que la préfète du Rhône a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n°604/2013.

20. Dans ces mêmes circonstances, M. A C n'est pas davantage fondé à se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

21. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. A C doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

22. Les conclusions à fin d'annulation de M. A C devant être rejetées, il s'ensuit que doivent l'être également, d'une part, ses conclusions à fin d'injonction, puisque la présente décision n'appelle ainsi aucune mesure d'exécution, et d'autre part, celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ces dispositions faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge.

D E C I D E :

Article 1er : M. A C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à M. D C et à la préfète du Rhône.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

P. Thierry La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 24042932

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