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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2404294

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404294

lundi 15 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404294
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge des référés 1
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juin 2024, Mme A, représentée par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder à titre provisoire l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé son transfert aux autorités allemandes en vue de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Rhône d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

il n'est pas justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités allemandes ;

il méconnaît l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 ; il a été fait application de l'article 12 de manière prioritaire à la présence de membres de sa famille en France ;

il méconnaît l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 ; il ne mentionne pas les délais dans lesquels elle peut être éloignée ;

il méconnaît les articles 4 du règlement UE n° 604/2013 et l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 ; les informations préalables à la prise d'empreintes et le résultat de la consultation du fichier Eurodac ne lui ont pas été transmises ; elle ne peut pas faire procéder à une rectification du fichier Eurodac si nécessaire ;

il méconnaît le caractère contradictoire de la procédure ; la demande de reprise en charge adressée aux autorités allemandes devait reprendre ses déclarations et l'arrêté attaqué devait les mentionner et viser le fondement légal adéquat ;

la notification de l'arrêté attaqué ne précise pas les informations sur les personnes ou les entités susceptibles de fournir une assistance juridique ;

l'arrêté attaqué méconnaît l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 ; elle n'a pas été informée de son droit à consulter en préfecture le résumé de l'entretien individuel et il ne lui en pas été remis copie ;

l'arrêté attaqué méconnaît le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 ; l'entretien n'a pas été mené par une personne qualifiée ;

la préfète du Rhône doit communiquer l'intégralité de son dossier préfectoral ; un refus de communication méconnaitrait l'article 4 du règlement UE n° 604/2013 ;

l'arrêté attaqué méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il la sépare de sa sœur de son cousin présents sur le territoire français et qui constituent sa seule famille ; elle parle couramment français et n'aura aucune difficulté à s'insérer dans la société française ; elle est investie auprès d'une association ;

il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation à ne pas avoir fait application de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement UE n° 604/2013 ; elle a une sœur et un cousin présents sur le territoire français sous couvert d'une carte de résident.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2024, la préfète du Rhône conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

le règlement UE n°603/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

le règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil ;

le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thierry, vice-président, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Thierry, président-rapporteur a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante guinéenne née en 1987 expose qu'elle est arrivée en Europe munie d'un visa valable du 1er aout 2023 au 14 septembre 2023 délivré par les autorités allemandes et qu'elle est arrivée en France le 28 septembre 2023 où elle a formé une demande d'asile. Elle a fait l'objet d'une remise aux autorités allemandes décidée le 28 novembre 2023, exécutée le 21 mars 2024. Elle déclare être revenue en France dès le lendemain pour y déposer une nouvelle demande d'asile le 9 avril 2024. Elle demande l'annulation de l'arrêté du 6 juin 2024 par lequel la préfète du Rhône a décidé de sa remise aux autorités allemandes pour le traitement de sa demande d'asile.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre Etat membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. Il ressort des termes de l'arrêté du 6 juin 2024 qu'il comporte l'ensemble de ces informations ainsi que les éléments de fait et de droit propres à la situation de Mme A lui permettant d'en contester utilement le bien-fondé. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit dès lors être écarté.

4. En deuxième lieu, la préfète du Rhône établit par les pièces produites que les autorités allemandes ont été saisies le 17 mai 2024 d'une demande de prise en charge en application de l'article 12 du règlement UE n°604/2013 et qu'elles ont fait connaître leur accord explicite le 23 mai 2024 pour la réadmission de Mme A en application de l'article 22 de ce même règlement. Contrairement à ce qui est soutenu il est ainsi justifié de l'existence d'un accord de reprise en charge par les autorités allemandes

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 7 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. 2. La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre ". L'article 9 du même règlement dispose que " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. " l'article 10 du même règlement prévoit que : " Si le demandeur a, dans un État membre, un membre de sa famille dont la demande de protection internationale présentée dans cet État membre n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". L'article 12 de ce règlement dispose encore que : " () 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, sauf si ce visa a été délivré au nom d'un autre État membre en vertu d'un accord de représentation prévu à l'article 8 du règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas ( 1 ). Dans ce cas, l'État membre représenté est responsable de l'examen de la demande de protection internationale "

6. Il n'est établi par aucune des pièces du dossier ni même n'est allégué qu'un membre de la famille de Mme A a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale en France ni que ce membre de sa famille a formé une demande de protection internationale présentée en France qui n'a pas encore fait l'objet d'une première décision sur le fond. Dans ces conditions la simple circonstance qu'une sœur et un cousin de Mme A résident en France ne constitue pas un motif d'examen par la France de la demande d'asile de Mme A qui remplit le critère de l'article 12 précité.

7. En quatrième lieu, les éventuelles irrégularités affectant la notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de cette décision. Par suite, Mme A ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance des dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 relatives aux modalités de notification des décisions dont elle demande l'annulation.

8. En cinquième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 que dès qu'une demande de protection internationale est introduite dans un Etat membre, les autorités compétentes de cet Etat doivent délivrer au demandeur l'ensemble des informations énumérées aux a) à f) de cet article, par écrit, dans une langue que l'intéressé comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Pour ce faire, elles doivent lui remettre la brochure mentionnée au paragraphe 3 de l'article 4.

9. Il ressort des pièces produites par la préfète du Rhône que, les deux brochures d'information A " j'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de l'analyse de ma demande ' " et B " je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ont été remises à Mme A le 20 décembre 2023 qui les a datées et signées. Celles-ci sont rédigées en français, langue que la requérante a déclaré comprendre. Ainsi, contrairement à ce qu'elle soutient, Mme A a bénéficié des informations prévues par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

10. En sixième lieu, en vertu de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013, le demandeur d'asile doit bénéficier d'un entretien individuel avant que ne soit prise la décision de transfert. Cet entretien doit être mené dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend, par une personne qualifiée en vertu du droit national, dans le respect de la confidentialité.

11. Il ressort des pièces produites par la préfète du Rhône que Mme A a été entendue, le 9 avril 2024 lors d'un entretien individuel au cours duquel elle a pu faire valoir toutes observations utiles. Il ressort des motifs de la décision litigieuse qu'elle mentionne cet entretien et fait état d'éléments propres à sa situation personnelle qui ont été indiqués par Mme A lors dudit entretien.

12. Le compte-rendu de l'entretien indique qu'il a été conduit par un agent qualifié de la préfecture de l'Isère. En l'absence de toute preuve contraire, cette mention suffit à regarder cet agent comme ayant eu la qualité de " personne qualifiée en vertu du droit national " au sens des dispositions précitées.

13. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'entretien a été mené dans des conditions ne respectant pas sa confidentialité.

14. Les dispositions de l'article 5 ne prévoit aucune obligation de remise d'une copie ou d'information de son droit à consulter en préfecture le compte rendu de l'entretien individuel qu'il prévoit. Mme A ne peut dès lors se prévaloir de la méconnaissance d'une telle obligation.

15. Mme A n'est dans ces conditions fondée à se prévaloir ni d'une méconnaissance du principe du contradictoire, ni de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement UE n° 604/2013.

16. En septième lieu, la circonstance que Mme A ait la possibilité, à l'occasion de son recours contentieux, d'exiger la communication du dossier le concernant est sans influence sur la légalité de la décision litigieuse. Mme A ne peut dès lors utilement se prévaloir de l'existence d'un tel droit pour demander l'annulation de l'arrêté en litige.

17. En huitième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par le 1. de l'article 17 du règlement n°604/2013, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

18. Mme A fait état de la présence en France de sa sœur et d'un cousin, avec lesquels elle indique avoir des liens intenses. Elle se borne toutefois produire les titres de séjour de ces deux personnes sans autre élément sur les liens particuliers que Mme A indique avoir avec eux. En tout état de cause la seule présence en France de la sœur et d'un cousin de Mme A n'est pas de nature à établir que la préfète du Rhône a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n°604/2013.

19. Dans ces mêmes circonstances, Mme A, qui séjourne en France depuis une date récente et qui ne produit pas d'élément de nature à établir qu'elle y a fondé des liens durables et intenses, n'est pas davantage fondée à se prévaloir d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

20. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme A doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et sur l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

21. Les conclusions à fin d'annulation de Mme A devant être rejetées, il s'ensuit que doivent l'être également, d'une part, ses conclusions à fin d'injonction, puisque la présente décision n'appelle ainsi aucune mesure d'exécution, et d'autre part, celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ces dispositions faisant obstacle à ce que le tribunal fasse bénéficier la partie tenue aux dépens ou la partie perdante du paiement par l'autre partie des frais qu'elle a exposés à l'occasion du litige soumis au juge.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la préfète du Rhône.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

P. Thierry La greffière,

A. Zanon

La République mande et ordonne à la préfète du Rhône en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 24042942

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