Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 25 juin 2024 M. B..., représenté par Me Weckerlin, demande au tribunal :
d’annuler la décision 48 SI du 21 mai 2024 par laquelle le ministre de l’intérieur constate l’invalidité de son permis de conduire pour solde de points nul, et d’annuler les décisions de retrait de points suite aux cinq infractions commises les 15 mai 2019, 24 juin 2021, 26 janvier 2022, 26 février 2022, et 16 novembre 2023 ;
d’enjoindre au ministre de l’intérieur de lui restituer son titre de conduite avec un capital de points, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
de condamner l’Etat à lui verser la somme de 2500 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que ces décisions sont entachées de :
méconnaissance de l’article L. 223-1 du code de la route ;
défaut de notification des retraits de points ;
illégalité pour non respect d’application de la loi plus douce (décret n°2023-1150 du 6 décembre 2023) ;
les retraits n’ont pas fait l’objet de l’information préalable obligatoire.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 octobre 2024 le ministre de l’intérieur conclut au rejet de la requête.
Il soutient que celle-ci est infondée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la route ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Séna en application des articles L. 222-2-1 et R. 222-13 du code de justice administrative.
La magistrate désignée a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de Mme Séna a été présenté au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A... B... demande au tribunal l’annulation de la décision 48 SI du 21 mai 2024 par laquelle le ministre de l’intérieur constate l’invalidité de son permis de conduire pour solde de points nul et l’annulation des décisions de retrait de points consécutives aux infractions commises les 15 mai 2019 à Saint Just Chaleysin (-3 points), 24 juin 2021 à Marseille (-1 point), 26 janvier 2022 à La Verpillère (-2 points), 26 février 2022 à Lyon (-3 points) et 16 novembre 2023 (-3 points).
Sur les conclusions à fin d’annulation :
En ce qui concerne la notification des décisions de retrait de points :
2 . Les conditions de la notification au conducteur des retraits de points de son permis de conduire, prévues par les dispositions de l’article L. 223-3 du code de la route, ne conditionnent pas la régularité de la procédure suivie et partant, la légalité de ces retraits. Cette notification a pour seul objet de rendre ceux-ci opposables à l’intéressé et de faire courir le délai dont il dispose pour en contester la légalité devant la juridiction administrative. La circonstance que l’administration ne soit pas en mesure d’apporter la preuve que la notification des retraits successifs, effectuée par lettre simple, a bien été reçue par son destinataire, ne saurait lui interdire de constater que le permis a perdu sa validité, dès lors que la décision procédant au retrait des derniers points récapitule les retraits antérieurs et les rend ainsi opposables au conducteur. En conséquence, M. B... ne peut utilement se prévaloir de ce que les retraits de points en litige ne lui auraient pas été notifiés avant l’intervention de la décision constatant la perte de validité de son permis de conduire.
En ce qui concerne la réalité des infractions 15 mai 2019, 24 juin 2021, 26 janvier 2022, 26 février 2022, et 16 novembre 2023 :
3. Aux termes de l’article L. 223-1 du code de la route, « (…) la réalité d’une infraction entraînant retrait de points est établie par le paiement d’une amende forfaitaire ou l’émission du titre exécutoire de l’amende forfaitaire majorée, l’exécution d’ une composition pénale ou par une condamnation définitive. (…) ». Il résulte des dispositions combinées des articles L. 223-1 et L. 225-1 du code de la route et des articles 529 et suivants du code de procédure pénale que le mode d'enregistrement et de contrôle des informations relatives aux infractions au code de la route conduit à considérer que la réalité de l'infraction est établie dans les conditions prévues à l'article L. 223-1 du code de la route dès lors qu'est inscrite, dans le système national des permis de conduire, la mention du paiement de l'amende forfaitaire ou de l'émission du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée, sauf si l'intéressé justifie avoir présenté une requête en exonération dans les quarante-cinq jours de la constatation de l'infraction ou de l'envoi de l'avis de contravention ou formé, dans le délai prévu à l'article 530 du code de procédure pénale, une réclamation ayant entraîné l'annulation du titre exécutoire de l'amende forfaitaire majorée ;
4. Le ministre de l’intérieur a produit à l’instance le relevé d’information intégral relatif à la situation du requérant, daté du 29 octobre 2024, extrait du système national du permis de conduire. Eu égard aux mentions de ce document et en l’absence de tout élément avancé par l’intéressé de nature à mettre en doute leur exactitude, soit le requérant s’est acquitté des amendes forfaitaires soit un titre exécutoire a été émis pour les amendes forfaitaires majorées. Il suit de là que la réalité de ces infractions doit être tenue pour établie conformément aux dispositions susmentionnées de l’article L. 223-1 du code de la route, le requérant n’alléguant pas avoir formé de requête en exonération au titre de l’ensemble de ces amendes.
En ce qui concerne l’absence d’information préalable :
5. Il résulte des dispositions des articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route que lors de la constatation d’une infraction entraînant retrait de points, l’auteur de celle-ci est informé notamment qu’il encourt un retrait de points si la réalité de l’infraction est établie dans les conditions définies à l’article L. 223-1 du même code ; qu’il est informé également de l’existence d’un traitement automatisé des retraits et reconstitutions de points et de la possibilité pour lui d’accéder aux informations le concernant. L’information prévue par ces dispositions du code de la route constitue une formalité substantielle dont l’accomplissement, qui est une garantie essentielle donnée à l’auteur de l’infraction pour lui permettre d’en contester la réalité et d’en mesurer les conséquences sur la validité de son permis, est une condition de la régularité de la procédure suivie et, par suite, de la légalité du retrait de points. Il appartient à l’administration d’apporter la preuve, par tous moyens, qu’elle a satisfait à cette obligation. Toutefois, lorsque la réalité de l’infraction a été établie par une condamnation devenue définitive prononcée par le juge pénal qui a statué sur tous les éléments de fait et de droit portés à sa connaissance et que l’auteur de l’infraction a ainsi pu la contester, l’omission de cette formalité est sans influence sur la régularité du retrait de points résultant de la condamnation.
6. S’agissant des infractions du 15 mai 2019 pour un excès de vitesse et du 16 novembre 2023 pour un usage du téléphone en conduisant, les procès-verbaux électroniques ont été produits à l’instance par la défense. Depuis 2015 tous les appareils électroniques utilisés par les agents verbalisateurs font apparaître sur la page présentée au contrevenant, en cas d’infraction entraînant retrait de points, l’ensemble des informations exigées par la loi. Dès lors, pour les infractions constatées à compter de cette date, la signature apposée par l’intéressé et conservée par voie électronique, établit que ces informations lui ont été délivrées. La mention certifiée par l’agent selon laquelle le contrevenant a refusé d’apposer sa signature sur la page qui lui était présentée possède la même valeur probante. En l’espèce il ressort des PVE produits en défense que le contrevenant a refusé de les signer sous le texte d’informations préalables qui lui était présenté après les deux infractions précitées. Par suite, le moyen tiré de ce que ces retraits de points n’auraient pas été précédés de l’information requise par les dispositions du code la route doit être écarté.
7. Concernant l’infraction commise le 24 juin 2021 à Marseille consistant en un excès de vitesse, l’administration produit en défense le pli postal envoyé en recommandé simple qui a été réexpédié au requérant. L’administration fait valoir sans être contredite que ce pli contenait l’avis d’amende forfaitaire majorée correspondant à cette infraction sous le n° 111211228586. Il ressort de l’instruction que le pli réexpédié comportait le nom et l’adresse toujours valable du requérant et l’indication postale que le pli avait été « avisé et non réclamé » par l’intéressé. Ces mentions précises, claires et concordantes figurant sur les documents remis à l’expéditeur conformément à la réglementation postale, établissent que l’avis d’amende forfaitaire majorée, comportant toutes les informations requises par le code route, a été régulièrement adressée à l’intéressé. Le moyen est écarté.
8. S’agissant de l’infraction commise le 26 janvier 2022 à La Verpillère consistant en un excès de vitesse, le requérant fait valoir qu’il n’a pas eu l’information. Toutefois, la seule circonstance que le contrevenant n’a pas été informé, lors de la constatation d’une infraction, de l’existence d’un traitement automatisé des points et de la possibilité d’y accéder n’entache pas d’illégalité la décision de retrait de points correspondante s’il ressort des pièces du dossier que ces éléments ont été portés à sa connaissance à l’occasion d’infractions antérieures suffisamment récentes. En l’espèce cette infraction est de même qualification et sanction que celle du 26 juillet 2021 commise par le requérant. Le moyen est écarté.
9. L’infraction commise le 26 février 2022 à Lyon consiste en un stationnement dangereux de véhicule et est sanctionnée d’un retrait de 3 points au permis de conduire. L’administration produit un procès-verbal non signé du contrevenant et mentionnant l’envoi d’un avis de contravention au requérant en mars 2022. Selon l’article L.223-3 : « (…) Lorsqu'il est fait application de la procédure de l'amende forfaitaire (…) l'auteur de l'infraction est informé que le paiement de l'amende (….) entraîne le retrait du nombre de points correspondant à l'infraction reprochée, dont la qualification est dûment portée à sa connaissance ; (…) ». En l’espèce il ne ressort pas des pièces du dossier que les informations concernant, notamment la qualification de l’infraction reprochée et le nombre de points retirés, auraient été portées à la connaissance du contrevenant. Dans ces conditions M. B... doit être regardé comme ayant été privé d’une garantie et est fondé à soutenir que la décision de retrait de trois points est intervenue au terme d’une procédure irrégulière.
10. Il résulte de ce qui précède que M. B... est fondé à demander l’annulation de la décision de retrait de point afférente à l’infraction commise le 26 février 2022 et par suite l’annulation de la décision référencée 48SI du 21 mai 2024 par laquelle le ministre de l’intérieur a constaté l’invalidité de son permis de conduire pour solde de points nul.
Sur les conclusions à fin d’injonction :
11. Eu égard aux motifs du présent jugement, l’exécution de celui-ci implique la restitution au capital de points affectés au permis de conduire de M. B... des trois points retirés à la suite de l’infraction commise le 26 février 2022. Dans ces conditions, il y a lieu d’enjoindre au ministre de l’intérieur qu’il rétablisse ces points dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de la commission de nouvelles infractions justifiant des retraits de points et qu’il réexamine, dans le même délai, la situation de l’intéressé pour en tirer les conséquences sur son capital de points et son droit de conduire.
Sur les conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative :
12. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par M. B... et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La décision de retrait de trois points afférente l’infraction commise le 26 février 2022 sur le permis de M. B... est annulée ainsi que la décision du ministre de l’intérieur référencée 48SI du 21 mai 2024 constatant l’invalidité du permis de conduire de M. B....
Article 2 :
Il est enjoint au ministre de l’intérieur de rétablir trois points sur le permis de conduire de M. A... B... dans un délai d’un mois à compter de la notification du présent jugement, sous réserve de la commission de nouvelles infractions justifiant des retraits de points et qu’il réexamine, dans le même délai, la situation de l’intéressé pour en tirer les conséquences sur son capital de points et son droit de conduire.
Article 3 : L’Etat versera à M. B... une somme de 800 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B... et au ministre de l’intérieur.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 mars 2026.
La magistrate désignée,
D. SénaLa greffière,
J. Bonino
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne et à tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.