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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2404533

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404533

mardi 28 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404533
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantGALLO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 juin 2024, M. F D, représenté par Me Gallo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 mars 2024 par lequel le préfet de la Savoie a ordonné son expulsion du territoire français ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision méconnaît l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le protégeant contre l'expulsion dès lors qu'il réside régulièrement en France depuis plus de dix ans ;

- l'absence de prononcé d'une interdiction de séjour par la cour d'assises doit interroger sur l'opportunité de l'arrêté ;

- la décision contestée est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que son comportement actuel ne constitue pas une menace grave à l'ordre public ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est illégale au regard de son état de santé et alors que le préfet n'a pas vérifié l'équivalence de soins en Tunisie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 octobre 2024, le préfet de la Savoie conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé. Il ajoute que le requérant ne peut bénéficier de la protection prévue à l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile non seulement au regard du quantum de ses condamnations mais également aux motifs, dont il doit être regardé comme demandant la substitution, qu'il ne se trouve pas en situation régulière depuis dix ans et que les faits à l'origine de sa décision d'expulsion ont été commis à l'égard de sa conjointe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Aubert,

- les conclusions de M. Journé, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant tunisien né le 29 avril 1967, s'est vu délivrer des cartes de résident à compter du 12 décembre 1992. Sa dernière carte est expirée depuis le 12 décembre 2022. Par un arrêté du 18 mars 2024 dont M. D demande l'annulation, le préfet de la Savoie a ordonné son expulsion du territoire français.

2. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : ()3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ;() Par dérogation au présent article, peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 l'étranger mentionné aux 1° à 4° du présent article lorsqu'il a déjà fait l'objet d'une condamnation définitive pour des crimes ou des délits punis de trois ans ou plus d'emprisonnement. () A ceux de l'article. L. 631-3 du même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion qu'en cas de comportements de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État, dont la violation délibérée et d'une particulière gravité des principes de la République énoncés à l'article L. 412-7, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes: ()5° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier d'un traitement approprié.() "

2. En premier lieu, M. D a été condamné le 31 mars 2021 par la cour d'assises des Hautes-Alpes à la peine de sept ans d'emprisonnement du chef de viols commis sur sa conjointe Mme E. Il n'est pas contesté que cette condamnation est devenue définitive. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les demandes de substitution de motifs, le préfet n'a pas entaché sa décision d'illégalité en écartant M. D du bénéfice de la protection prévue à l'article L.631-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. D a été condamné pénalement à quatre reprises, en 2008 pour des faits de violences volontaires commis sur son épouse Mme G, en 2018 pour des faits d'outrages et de violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique et en 2021 pour les faits de viols mentionnés ci-avant ainsi que pour des faits d'usage illicite de stupéfiants commis alors qu'il était détenu. Au regard de la réitération de ces actes délictueux, de leur gravité croissante et de leur caractère particulièrement répréhensible s'agissant des faits criminels de viol sur conjoint, le préfet n'a pas fait une inexacte appréciation des circonstances de l'espèce en considérant que la présence en France de M. D constituait une menace grave pour l'ordre public.

4. En troisième lieu, la circonstance que la cour d'assises n'a pas assorti la condamnation de M. D d'une interdiction du territoire est sans incidence sur la légalité de l'arrêté d'expulsion.

5. En quatrième lieu, M. D, qui soutient souffrir d'un cancer, ne produit aucune pièce de nature à établir qu'il est atteint de cette maladie et qu'il nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. En tout état de cause, il ne peut utilement se prévaloir de l'absence d'équivalence des soins, à les supposer requis, en Tunisie pour contester la légalité de la décision d'expulsion.

6. En cinquième et dernier lieu, M. D fait valoir qu'il réside depuis plus de trente ans en France, où il a travaillé et où réside sa fille C B, et qu'il n'a plus d'attaches en Tunisie. Il ressort des pièces du dossier qu'il a bénéficié d'un regroupement familial au bénéfice de sa première épouse Mme A en 1992. Sa deuxième et sa troisième épouse sont les victimes des condamnations pour violences et pour viol prononcées à son encontre en 2008 et 2021. M. D est aujourd'hui célibataire et il ne produit aucun élément de nature à établir la persistance de ses liens avec sa fille, âgée de trente ans. Il ne produit pas plus d'élément sur son insertion sociale et professionnelle en France et n'établit pas être démuni d'attaches familiales dans son pays d'origine. Compte tenu de sa situation familiale ainsi décrite et de la gravité des faits, notamment de nature criminelle, pour lesquels il a été définitivement condamné, la décision prononçant son expulsion du territoire français ne porte pas au droit de M. D au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions fondées sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. D est rejetée.

Article 2 :Le présent jugement sera notifié à M. F D et au préfet de la Savoie.

Délibéré après l'audience du 14 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

- M. Wyss, président,

- Mme Letellier, première conseillère,

- Mme Aubert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2025.

La rapporteure,

E. Aubert

Le président,

J.P. Wyss La greffière,

C. Jasserand

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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