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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2404620

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404620

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404620
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique 8
Avocat requérantSARL NOVAS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 juin et 16 juillet 2024, M. D B, représenté par Me Combes, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 juin 2024 notifié le même jour par lequel le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai d'une semaine sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de procéder à l'annulation du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- a été signée par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne ;

- a été prise sans un examen particulier de sa situation et en méconnaissance des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme.

La décision portant interdiction de retour pour une durée d'un an :

- doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Le préfet de la Savoie a produit des pièces qui ont été enregistrées le 10 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 juillet 2024 :

- le rapport de M. C ;

- les observations de Me Combes, assistée de Mme A, élève avocate, représentant M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant marocain né le 11 mars 1999 est entré en France le 15 septembre 2017 sous couvert d'un visa long séjour valable jusqu'au 14 septembre 2018. Il a bénéficié de cartes de séjour en qualité d'étudiant jusqu'au 30 août 2020 et est en situation irrégulière depuis l'expiration de son dernier titre de séjour. Par l'arrêté attaqué du 25 juin 2024, le préfet de la Savoie lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire pour une durée d'un an.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, la décision en litige a été signée par Mme Laurence Tur, secrétaire générale de la préfecture de la Savoie, qui disposait d'une délégation de signature par arrêté du 22 mai 2023, régulièrement publié. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le préfet de la Savoie mentionne notamment l'absence de titre de séjour de M. B, sa durée de présence en France et sa situation personnelle et familiale. La décision énonce ainsi, avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles le préfet de la Savoie s'est fondé. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision de placement en rétention ou d'assignation à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. En l'espèce, lors de son interpellation suite à un contrôle d'identité, M. B a été auditionné le 25 juin 2024 dans le cadre d'une vérification de son droit au séjour. Il ressort du procès-verbal d'audition que l'intéressé a été invité à s'exprimer sur les raisons de sa venue en France, sur sa situation familiale, sur sa situation administrative, sur les démarches entreprises pour régulariser son séjour et sur son éventuel éloignement. Il n'est pas établi que M. B disposait d'autres informations qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance des services de la préfecture avant l'édiction de la décision qu'il conteste et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Dans ces conditions, il doit être regardé comme ayant eu la faculté d'être entendu préalablement à l'édiction de l'obligation de quitter sans délai le territoire français et le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit dès lors être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui établit qu'il suit un enseignement en France ou qu'il y fait des études et qui justifie disposer de moyens d'existence suffisants se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " d'une durée inférieure ou égale à un an. / En cas de nécessité liée au déroulement des études ou lorsque l'étranger a suivi sans interruption une scolarité en France depuis l'âge de seize ans et y poursuit des études supérieures, l'autorité administrative peut accorder cette carte de séjour sous réserve d'une entrée régulière en France et sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. () " Aux termes de l'article L. 412-1 du même code : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. " L'article L. 412-3 de ce code précise par ailleurs : " Par dérogation à l'article L. 412-1 l'autorité administrative peut, sans que soit exigée la production du visa de long séjour mentionné au même article, accorder les cartes de séjour suivantes : 1° La carte de séjour temporaire portant la mention " étudiant " prévue à l'article L. 422-1 ; () ".

8. Lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français.

9. Il ressort des pièces du dossier qu'en dépit de son entrée régulière le 15 septembre 2017, sous couvert d'un visa de long séjour portant la mention " étudiant " et des titres de séjour qui lui ont été délivrés jusqu'au 30 août 2020, M. B s'est maintenu sur le territoire français à l'expiration de son dernier titre de séjour et n'a pas demandé la délivrance d'un nouveau titre de séjour. S'il se prévaut désormais d'une inscription en BUT - Génie électrique et informatique industrielle à l'Université de Lorraine, il lui incombe de solliciter un nouveau titre de séjour qui aura le caractère d'une première demande à laquelle la condition tenant à la production d'un visa de long séjour pourra lui être opposée. Par suite, le requérant ne remplissant pas les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 422-1 du code de l'entrée, il n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen complet de sa situation à défaut pour le préfet d'avoir examiné d'office son droit au séjour en qualité d'étudiant.

10. En cinquième lieu, M. B ne justifie d'aucun lien personnel ou familial en France où il n'a été autorisé au séjour qu'afin de poursuivre des études abandonnées en 2020. La durée de sa présence en France n'a été rendue possible que par son maintien irrégulier sur le territoire depuis le 30 août 2020 sans que ce dernier n'ait entrepris aucune démarche afin de régulariser sa situation. Nonobstant l'intention d'embauche dont il se prévaut et ses expériences professionnelles à temps partiel, la décision attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale d'atteinte disproportionnée au sens des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme. Pour les mêmes motifs la décision attaquée n'est pas davantage entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'interdiction de retour pour une durée d'un an :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'est pas fondé à se prévaloir, par voie d'exception, de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français à l'appui de sa demande d'annulation de la décision lui interdisant tout retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

12. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

13. Compte tenu de la durée de présence de M. B en France, du fait qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il a été admis dans le cadre de Parcoursup en BUT - Génie électrique et informatique industrielle au titre de l'année 2024/2025, en prononçant une interdiction de retour pour une durée d'un an, le préfet de la Savoie a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite M. B est fondé à demander l'annulation de cette décision portant interdiction de retour sur le territoire français.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est fondé à demander l'annulation pour excès de pouvoir que de la seule décision lui faisant interdiction de retour en France pendant un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. L'annulation prononcée au point 14 implique uniquement que, par application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, il soit enjoint au préfet de la Savoie de supprimer, du système d'information Schengen, le signalement de M. B aux fins de non admission. Il y a lieu de lui impartir, pour ce faire, un délai d'un mois courant à compter de la date de notification du jugement. Les autres conclusions à fin d'injonction présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

16. Il y a lieu, sous réserve de l'admission définitive du requérant à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 900 euros à Me Combes, avocate de M. B, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée au requérant par le bureau d'aide juridictionnelle, la même somme sera directement versée à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

DECIDE :

Article 1er : M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision interdisant à M. B tout retour en France pendant un an est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Savoie de supprimer le signalement de M. B aux fins de non-admission du système d'information Schengen dans le délai d'un mois courant à compter de la date de notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle, l'Etat versera à la somme de 900 euros à son conseil, Me Combes, en application des dispositions de l'article de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B, la même somme lui sera versée en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Combes et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

F. C

La greffière,

L. BOURECHAK

La République mande et ordonne au préfet de la Savoie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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