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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2404632

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2404632

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2404632
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSELARL ARMAJURIS - BERNARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 28 juin 2024, 4 juillet 2024 et 8 juillet 2024, M. F, représenté par Me Dupriez, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur lui a fait interdiction de se déplacer en dehors du territoire du département de la Drôme, à défaut d'autorisation écrite préalable et lui a fait obligation de se présenter une fois par jour à 20h au commissariat de police de Valence, de confirmer son lieu d'habitation et de déclarer et justifier tout changement dans celui-ci, pour une durée de trois mois, et lui a fait interdiction de se trouver en relation directement ou indirectement avec Mme D E pour une durée de six mois ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre

de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence et n'est pas signé ;

- il méconnaît la présomption d'innocence : il a fait appel du jugement du tribunal correctionnel de Valence ;

- les mesures sont non nécessaires et disproportionnées et méconnaissent le droit à la liberté d'expression et à la liberté d'aller et venir, protégées notamment par l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la Constitution.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 juillet 2024 et des pièces communiquées sous pli confidentiel le 9 juillet 2024, non versées au contradictoire conformément à l'article L. 773-9 du code de justice administrative, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens n'est fondé et en particulier que :

- les conclusions aux fins de suspension de la mesure sont irrecevables ;

- il a fait une juste application des dispositions du code de sécurité intérieure et sa décision est proportionnée ;

- il a délivré au requérant des sauf-conduits pour lui permettre d'exercer son activité professionnelle.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance du 29 juin 2024 par laquelle la présidente, de la 3ème section du tribunal administratif de Paris a transmis la requête au tribunal administratif de Grenoble.

Vu :

- la Constitution, et notamment son Préambule ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la sécurité intérieure ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Callot, rapporteur,

- les conclusions de M. Journé, rapporteur public,

- et les observations de Me Bernard, représentant M. F.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, né le 26 octobre 1997, a été condamné par un jugement du 29 novembre 2023 du tribunal correctionnel de Valence, dont il a fait appel, pour des faits d'apologie publique d'un acte de terrorisme au moyen d'un service de communication au public en ligne, à une peine de 18 mois d'emprisonnement, exécutée, et à un suivi socio-judiciaire pour une durée de 5 ans. Par l'arrêté contesté du 5 juin 2024, notifié le 10 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a fait interdiction de se déplacer en dehors du territoire du département de la Drôme, à défaut d'autorisation écrite préalable, et obligation de se présenter une fois par jour à 20h au commissariat de police de Valence, de confirmer son lieu d'habitation et de déclarer et justifier tout changement dans celui-ci, pour une durée de trois mois. Il lui a, également, interdit de se trouver en relation directement ou indirectement pour une durée de six mois avec Mme D E.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence qui s'attache au règlement du présent litige, il y a lieu d'admettre M. F à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure: " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre. "

4. Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de :1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. Sauf urgence dûment justifiée, elle doit être notifiée à la personne concernée au moins quarante-huit heures avant son entrée en vigueur. Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. () La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, ou à compter de la notification de chaque renouvellement lorsqu'il n'a pas été fait préalablement usage de la faculté prévue au huitième alinéa, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, dont les modalités sont fixées au chapitre III ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative, s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code. ".

5. Aux termes de l'article L. 228-5 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à toute personne mentionnée à l'article L. 228-1, y compris lorsqu'il est fait application des articles L. 228-2 à L. 228-4, de ne pas se trouver en relation directe ou indirecte avec certaines personnes, nommément désignées, dont il existe des raisons sérieuses de penser que leur comportement constitue une menace pour la sécurité publique. / L'obligation mentionnée au premier alinéa du présent article est prononcée pour une durée maximale de six mois à compter de la notification de la décision du ministre. () La personne soumise à l'obligation mentionnée au premier alinéa du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, ou à compter de la notification de chaque renouvellement lorsqu'il n'a pas été fait préalablement usage de la faculté prévue au troisième alinéa, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai d'un mois à compter de sa saisine. Ces recours, dont les modalités sont fixées au chapitre III ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative, s'exercent sans préjudice des procédures prévues au troisième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ".

6. En premier lieu, si l'arrêté contesté du 5 juin 2024 ne mentionne pas le nom de son signataire, il vise l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration qui dispose que : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci. / Toutefois, les décisions fondées sur des motifs en lien avec la prévention d'actes de terrorisme sont prises dans des conditions qui préservent l'anonymat de leur signataire. Seule une ampliation de cette décision peut être notifiée à la personne concernée ou communiquée à des tiers, l'original signé, qui seul fait apparaître les nom, prénom et qualité du signataire, étant conservé par l'administration. ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 773-9 du code de justice administrative : " Les exigences de la contradiction mentionnées à l'article L. 5 sont adaptées à celles de la protection de la sécurité des auteurs des décisions mentionnées au second alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration. Lorsque dans le cadre d'un recours contre l'une de ces décisions, le moyen tiré de la méconnaissance des formalités prescrites par le même article L. 212-1 ou de l'incompétence de l'auteur de l'acte est invoqué par le requérant ou si le juge entend relever d'office ce dernier moyen, l'original de la décision ainsi que la justification de la compétence du signataire sont communiqués par l'administration à la juridiction qui statue sans soumettre les éléments qui lui ont été communiqués au débat contradictoire ni indiquer l'identité du signataire dans sa décision ".

7. D'une part, l'arrêté en cause étant intervenu pour des motifs liés à la prévention des actes de terrorisme, cette mesure est au nombre de celles qui, en application des dispositions précitées, peuvent faire l'objet d'une notification régulière sous la forme d'une ampliation anonyme. Dans ces conditions, M. F ne peut utilement contester sa régularité au motif que l'ampliation qui lui a été notifiée ne comportait pas les mentions visées par les dispositions précitées du premier alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration.

8. D'autre part, le ministre de l'intérieur a produit devant le tribunal, dans les conditions prévues par les dispositions précitées de l'article L. 773-9 du code de justice administrative, l'original de l'arrêté du 5 juin 2024, revêtu de l'ensemble des mentions requises par le 1er alinéa de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, et notamment l'identité et la signature de son auteur, lequel disposait d'une délégation pour le signer au nom du ministre.

9. Par suite, le moyen soulevé par M. F tiré de l'incompétence de l'auteur de la mesure litigieuse doit être écarté comme manquant en fait.

10. En deuxième lieu, s'il n'est pas contesté qu'un appel de la condamnation prononcée par le tribunal correctionnel de Valence est en cours, la décision attaquée constitue une mesure de police administrative destinée à préserver l'ordre et la sécurité publics, et non une sanction. Par suite, ne peuvent être utilement invoqués à son encontre les principes constitutionnels régissant la matière répressive et notamment la présomption d'innocence. Ce moyen doit donc être écarté.

11. En troisième lieu, le Conseil constitutionnel a déclaré dans sa décision n° 2017-691 du 16 février 2018 les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, sur le fondement desquelles a été prise la décision attaquée, conformes à la Constitution au motif qu'elles ne méconnaissaient aucun droit ou liberté que la Constitution garantit. Par suite, M. F n'est pas fondé à soutenir que les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure dont il est fait application porteraient atteinte à sa liberté d'aller et venir et à sa liberté d'expression.

12. En quatrième lieu, si les mesures de contrôle et de surveillance restreignent la liberté d'aller et venir de M. F, l'arrêté litigieux est fondé sur la circonstance qu'il a partagé à 24 reprises du 18 juillet 2021 au 6 avril 2022 sur un réseau social public des vidéos de chants religieux avec des hommes armés, dont certaines à des dates anniversaire d'attentats terroristes, faits pour lesquels il a été condamné à une peine de 18 mois d'emprisonnement pour apologie d'actes de terrorisme. S'il se prévaut du faible nombre d'abonnés, de son jeune âge et des efforts de réinsertion entrepris avec succès au cours de son incarcération, la matérialité des faits n'est pas contestée et l'administration a pu s'appuyer sur ces éléments pour en déduire qu'il existait des raisons sérieuses de considérer que le comportement de M. F constituait alors une menace particulièrement grave pour la sécurité et l'ordre publics. Si M. F fait valoir qu'il dispose d'une offre d'emploi à compter du 1er juillet dans une commune limitrophe située dans le département de l'Ardèche et que l'arrêté l'empêche d'y satisfaire, le ministre en défense établit lui avoir délivré les sauf-conduits sollicités et avoir décalé à 20h30 l'heure de présentation au commissariat de Valence, afin de lui permettre d'une part de signer son contrat le 1er juillet et d'autre part d'exercer son activité du 6 au 13 juillet. Enfin, l'intéressé peut circuler dans le département de la Drôme et y mener une vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de l'atteinte à sa liberté d'aller et venir et du caractère non nécessaire et disproportionné de ces mesures au regard de l'objectif poursuivi par ce dispositif, qui tend à préserver l'ordre et la sécurité publics, doit être écarté.

13. En cinquième lieu, si M. F se prévaut des stipulations de l'article 10 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales protégeant sa liberté d'expression, l'arrêté ne comporte aucune disposition de nature à en limiter l'exercice.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. F doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent l'être également ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ces dispositions faisant obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par le requérant à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : M. F est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F et au ministre de l'intérieur et des outre-mer. Copie en sera adressée au préfet de la Drôme.

Délibéré après l'audience du 9 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Vial-Pailler, président,

M. Callot et M. B, premiers conseillers.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le rapporteur,

A. Callot

Le président,

C. Vial-Pailler

Le greffier,

M. C

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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