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AccueilJurisprudence administrativeN° TA38-2405329

Tribunal Administratif de Grenoble — Décision N° TA38-2405329

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Grenoble
SectionTribunal Administratif de Grenoble
N° DossierTA38-2405329
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantHUARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 juillet 2024, M. B C, représenté par Me Huard, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2024 par lequel le préfet de l'Isère lui a refusé la délivrance d'un certificat de résidence, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Isère de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de réexaminer sa situation en lui délivrant, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à verser à son conseil au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'a pas été précédée d'un examen réel et complet de sa situation ;

- faute de produire l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), le préfet ne justifie pas de la saisine de ce collège et ne démontre pas que l'avis émis comporte l'ensemble des mentions requises ;

- il n'est pas démontré que l'avis a été rendu à l'issue d'une procédure régulière ;

- le préfet s'est cru à tort tenu de suivre l'avis du collège de médecins ;

- le refus de séjour méconnaît les stipulations du 7) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- en s'abstenant d'examiner si sa situation justifiait une admission exceptionnelle au séjour, le préfet a commis une erreur de droit ;

- le refus de séjour méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour doit être annulée par voie de conséquence ;

- elle a été prise en l'absence d'examen sérieux de sa situation ;

- elle a été prise sur une base légale erronée sans qu'une substitution de base légale ne puisse intervenir ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation et méconnaît son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. L'Hôte, vice-président,

- et les observations de Me Huard, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien né le 22 mai 1993, est entré en France le 22 novembre 2017 sous couvert d'un visa de court séjour valable trente jours. Le 3 mars 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour pour raison de santé, sur le fondement du 7) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Par l'arrêté attaqué du 1er juillet 2024, le préfet de l'Isère a refusé de lui délivrer le titre sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Eu égard à l'urgence qu'il y a à statuer sur le recours de M. C, il y a lieu de prononcer son admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 15 avril 2024, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de l'Isère a donné délégation à Mme A, directrice de la citoyenneté, de l'immigration et de l'intégration, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte en cause doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté du 1er juillet 2024 énonce avec une précision suffisante et dépourvue de caractère stéréotypé, les considérations de droit et de fait sur lesquelles repose la décision portant refus de séjour. Le préfet n'était pas tenu de mentionner l'ensemble des éléments relatifs à la situation du requérant, mais seulement ceux sur lesquels il s'est fondé. Par ailleurs, pour apprécier le droit au séjour de M. C, il a pu se borner à reprendre à son compte les termes de l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 16 août 2023, dès lors que le secret médical faisait obstacle à ce qu'il dispose d'autres informations sur l'état de santé de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Isère, avant de refuser l'admission au séjour de M. C, a procédé à un examen effectif de sa situation.

6. En quatrième lieu, si, dans son mémoire introductif d'instance, le requérant conteste l'existence et la régularité de l'avis du collège de médecins de l'OFII du 16 août 2023 au vu duquel le préfet a statué, cet avis a été produit en défense, ainsi que le bordereau de transmission du directeur de l'OFII. En se bornant à citer l'article 6 de l'arrêté susvisé du 27 décembre 2016, à rappeler en termes généraux les conditions dans lesquelles doit être émis l'avis du collège de médecins et à soutenir que le respect de ces règles n'est pas démontré, sans préciser, au vu des documents produits par le préfet, en quoi elles auraient été méconnues, le requérant n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. Par ailleurs, aucun texte ni aucun principe ne limite la durée de validité de l'avis du collège de médecins et le requérant ne démontre pas que son état de santé aurait évolué postérieurement à cet avis. Ainsi, le moyen tiré de l'irrégularité de l'avis du collège de médecins de l'OFII doit être écarté.

7. En cinquième lieu, il ne ressort ni de l'arrêté attaqué ni des autres pièces du dossier que le préfet se serait cru lié par l'avis émis par le collège des médecins de l'OFII pour édicter son arrêté. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, le préfet n'a pas méconnu l'étendue de sa compétence.

8. En sixième lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention "vie privée et familiale" est délivré de plein droit : / () / 7) au ressortissant algérien, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, sous réserve qu'il ne puisse pas effectivement bénéficier d'un traitement approprié dans son pays. () ".

9. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins du service médical de l'OFII qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dont il peut effectivement bénéficier dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires et des éventuelles mesures d'instruction qu'il peut toujours ordonner.

10. Au cas d'espèce, l'avis du collège des médecins du 16 août 2023 mentionne que l'état de santé de M. C nécessite une prise en charge médicale dont le défaut peut entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que l'intéressé peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine à destination duquel il peut voyager sans risque. Si M. C, qui souffre d'un glaucome, d'épilepsie et d'une paralysie du côté droit, fait valoir que les traitements que requiert son état de santé ne sont pas disponibles en Algérie, il n'en rapporte pas la preuve. Certaines pièces médicales qu'il produit sont antérieures à l'avis du collège de médecins et il n'est pas démontré ni même allégué qu'elles n'ont pas été jointes au dossier médical de l'intéressé adressé à l'OFII à l'occasion de sa demande de titre. Le certificat du 16 juillet 2024 se borne à indiquer que le requérant souffre de plusieurs pathologies et reçoit des traitements médicamenteux non substituables et non disponibles en Algérie, sans préciser de quels traitements il s'agit mais en se bornant à renvoyer à un autre certificat. Le certificat du 12 juillet 2024 indique que l'intéressé prend un traitement antiépileptique, le Trileptal, qui n'est pas commercialisé en Algérie, mais n'affirme pas qu'il n'existe dans ce pays aucun traitement antiépileptique substituable à ce médicament. Enfin, M. C produit deux attestations émanant d'un distributeur de produits pharmaceutiques et d'un pharmacien algériens qui indiquent que " le médicament Ganfort (BImatoprost) 0,3 mg/ml + Tomolol (maleate) 5 mg/Ml " n'est pas disponible en Algérie et n'est pas autorisé à l'importation. Toutefois, ces attestations ne sont pas datées. De plus, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que le médicament qu'elles évoquent soit prescrit au requérant ni qu'il ne puisse être remplacé par un traitement équivalent. Dans ces circonstances, M. C n'apporte pas d'élément suffisants pour infirmer l'avis du collège de médecins du 16 août 2023. Il suit de là que le préfet de l'Isère n'a pas méconnu les dispositions du 7) l'article 6 de l'accord franco-algérien.

11. En septième lieu, M. C ne peut se prévaloir utilement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ne sont pas applicables aux ressortissants algériens dont la situation est entièrement régie par l'accord franco-algérien. S'il est loisible à l'autorité préfectorale de faire usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation, elle n'y est pas tenue. En tout état de cause, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Isère a examiné la situation de M. C au regard de son pouvoir de régularisation et a estimé qu'il n'y avait pas lieu d'admettre l'intéressé au séjour à ce titre. Dès lors, l'erreur de droit alléguée doit être écartée.

12. En huitième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

13. Il ressort des pièces du dossier que M. C est célibataire et sans charge de famille. Il ne justifie pas avoir noué sur le territoire français des liens personnels d'une particulière intensité. Il ne démontre pas une insertion sociale ou professionnelle réelle. Il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où résident ses parents et ses quatre frères et sœurs et où lui-même a vécu jusqu'à l'âge de trente ans. S'il a bénéficié de plusieurs titres de séjour, c'était uniquement pour lui permettre de recevoir les soins que nécessitait alors son état de santé, sans que ces autorisations de séjour ne lui donnent vocation à s'installer durablement en France. Dans ces circonstances, le préfet de l'Isère a pu légalement refuser de lui délivrer un certificat de résidence sans porter une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'ont pas été méconnues. Pour les mêmes motifs, le refus de séjour n'est pas davantage entaché d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

14. En neuvième lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que M. C n'est pas fondé à exciper de l'illégalité du refus de séjour à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire.

15. En dixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 13, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision d'éloignement méconnaît les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

16. En onzième lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ".

17. Après avoir constaté que M. C avait fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il s'était maintenu sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé, le préfet de l'Isère ne pouvait légalement se fonder sur les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour édicter à l'encontre de l'intéressé une interdiction de retour sur le territoire français, alors que celui-ci entrait dans les prévisions de l'article L. 612-7 du même code. Ainsi, le requérant est fondé à soutenir que la décision lui faisant interdiction de revenir sur le territoire français pendant un an repose sur une base légale erronée et est entachée d'illégalité. Cette décision doit dès lors être annulée pour ce motif, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés contre elle.

18. Il résulte de tout ce qui précède que M. C est fondé à demander uniquement l'annulation de l'article 3 de l'arrêté du 1er juillet 2024.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

19. L'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de la requête aux fins d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais d'instance :

20. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'article 3 de l'arrêté du préfet de l'Isère du 1er juillet 2024 est annulé.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Huard et au préfet de l'Isère.

Délibéré après l'audience du 20 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. L'Hôte, président,

M. Lefebvre, premier conseiller,

M. Ruocco-Nardo, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

Le président rapporteur,

V. L'HÔTE

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

G. LEFEBVRELa greffière,

L. ROUYER

La République mande et ordonne au préfet de l'Isère en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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